La querelle des images en Islam

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L’art arabo-musulman fut la proie des iconoclastes ou briseurs d’images au moment où les califes, les artistes et les ouléma ont atteint le summum de la réflexion philosophique, théologique et esthétique. Les raisons de la destruction des œuvres artistiques sont, soit l’interprétation erronée de textes sacrés ou simplement l’expression de l’humeur des souverains, pour affermir leur pouvoir. Devant cet acharnement, cet état de fait, les maîtres ne sont pas désappointés. Multipliant leurs créations qui ont traversé le temps et les querelles. L’art se libère et continue de vivre.

 

Parallèlement à la tolérance qui permet le développement de l’art figuratif en terre d’Islam, une grande casuistique connaîtra les pires débordements fanatiques, extrémistes. Ainsi, la fureur d’un iconoclaste a endommagé une série d’illustrations d’un manuscrit des Maquamâts d’Al-Harin. Les quelques rares fragments échappées à cette crise d’hystérie sont conservés jalousement à la bibliothèque Suleymaniye d’Istanbul.

 

Même les penseurs, les professeurs dont leur savoir hérité des secrets et des écoles qui ont forgé une doctrine iconoclastes sont de la partie. Tels que Ghazali dans l’un des ouvrages intitulé Ihya ouloum al-din  (Régénérescence des sciences et de la religion) définit les défauts du bain romain ou byzantin au premier rang desquels il situe « les fresque représentant des sujets humains et animaux », ne tolérant que « celles qui représentent des arbres, c’est-à-dire des sujets inertes ». Les rêves aussi des artistes créatures ne sont pas épargnés par l’inquisition  des penseurs musulmans fantastiques. Ils instaurent une forme de censure qui empêche les rêves d’avoir lieu. L’ouvrage de Mohamed Ibn Sirine illustre ce fait. Son titre est révélateur Mokjtar, Alm-Kalam fi tafsir Al-Ahlam (Paroles choisies pour l’interprétation des rêves). Il explique que: la vision – en rêve, d’un artiste signifie le rêveur vit sous l’emprise du faux car « l’image est de songe et renvoie à une factice réalité ».

 

Un autre auteur plus radical Al Nabulsi y voit « la personnalisation du mensonge ». Suivi d’Ibn Chahine dans son étude intitulée Al Ichara fi ‘Ilm Al ‘Ibara (l’allusion dans l’art de l’expression) qui met en relief « le signe truqué qui fait dévier l’allusion et la rend apte à renvoyer à sa réalité expressive supérieure ».

 

Une impasse pour l’art

 

Toute ces théories forment une impasse pour l’art d’une manière générale. Un embryon de psychanalyse et d’idées rentrant dans le courant de l’absurde, cohabite sans atteindre la dimension qu’ont les sciences sociales. Le résultat est qu’un chaos est initié pour emprisonner toute innovation dans le domaine des arts et même des lettres. L’apparition d’interprétation, de définitions plus nuancées, tolérantes est annoncée plus tard. Par exemple, le théologien Nawawi n’interdit que « les images projetant une ombre ». On comprend que les œuvre en relief, les seules qui peuvent projeter des ombres. A savoir : les bustes, les statues les bas-reliefs et les hauts-reliefs. Encore que ceci nous renvoie à la crainte de l’idolâtrie.

 

Al Kurtubi (mort en 1273) a initié un ouvrage Ahkam Al-Koran (grandeur du Coran). Rapporte qu’une fraction d’exégètes a fini par considérer l’art figuratif comme licite, leurs arguments sont basés sur un verset du Coran où il est question de statues façonnées par les Juifs pour Salomon : « Ils construisirent pour lui, au gré de son désir, sanctuaires, statues… » (Coran XXXIV, 13).

 

En considérant toutes ces théories qui ont servi de base pour l’argumentation des penseurs, des professeurs musulmans, nous comprenons que chacun évolue au gré de son tempérament et du degré de sa raison. Et que le secret existe encore dans les livres sacrés. L’ljihad et la clairvoyance feront encore des miracles pour décrisper les esprits endormis.

 

Aveuglés par ces théories interprétées comme bon leur semble, les califes, les cheikhs des mosquées ont commis de véritables actes barbares. Que d’œuvres amoureusement conçues par des artistes des plus prestigieux sont effacées à jamais de la terre.

 

Ainsi, le calife Omeyyade Yazki II (720-724) aurait, dit-on, ordonné la destruction des images dans les églises, les monastères et sur les places publiques.

 

L’attitude envers la sculpture religieuse indienne, de Mahmoud de Ghazna (début du XIème siècle) surnommé « Le briseur d’idoles » pour se faire une idée de la quantité de peintures ornant les murs des temples qu’il fit également détruire.

 

La fureur des iconoclastes musulmans

 

La fureur des iconoclastes musulmans ne s'était pas encore calmée au XIVème siècle, époque à laquelle Firûz Shah Taghiaq se glorifie dans ses « Victoires » (recueil consacré à ses belles actions ?) d’avoir ordonné de détruire tous les tableaux et portraits qui ornaient les murs et les portes de son palais. Il alla plus loin dans ses belles figures d’êtres humains se trouvant sur les objets et les étoffes de son entourage. Purifications contre les satans imagés sans doute.

 

Aurangzeb, empereur Moghol succédant à Shah Jahan, abandonna la politique de tolérance devenue courante chez ses ancêtres depuis Akbar. Dès qu’il monta sur le trône, il fit sentir à sa cour et à son peuple qu’étant souverain musulman fondamentaliste, une différence entre les vrais croyants et les Indiens infidèles est de règle. Il supprima peu à peu les fastes et l’aisance entretenus par ses aïeux. Les artistes sont exclus du palais en 1668. La salle du trône a subi un lifting, où des meubles plus austères sont introduits. Et même le port des robes en soie pure fut prohibé.

 

L’empereur a officialisé un censeur des mœurs pour appliquer à la lettre toutes les directives relatives au respect des lois fondamentalistes. Les hérétiques sont poursuivis sans relâche. Dans sa rage incompréhensible contre toute représentation plastique, Aurangzeb saccage une quantité d’œuvres d’art, défigurant après la prise de Dijapûr, des portraits réalisés  sur les murs, ou faisant badigeonner de chaux les fresques des palais impériaux ; ainsi que celles du mausolée de son arrière grand-père Akbar. La croyance aveugle est consommée à tel point que toutes les tombes, les mausolées des souverains moghols musulmans sont devenus la proie de la profanation, autorisée par l’empereur. En 1691, le mausolée du grand Akbar était du lot, éventré et les ossements furent brûlés. Ces actes barbares sont les prémices du déclin de cette civilisation musulmane qui a connu un âge d’or fondé par des maîtres et des souverains tolérants.

 

A relire l’histoire, tout paraît lointain , en pensant que nous sommes à l’abri de ces agissements, de la querelle des images. Et pourtant, on est poursuivi. A l’indépendance nationale, une folie iconoclaste s'est déchaînée, que  d’immeubles ont vu leurs angelots, leurs lustres, leurs tapisseries disparaître. Les places publiques décoiffées, perte de jets d’eau, monuments sans valeur idéologique rasés, les fontaines de la Casbah asséchées, les armoires des villes décrochées…

 

La furie a encore augmenté lors du tour des fondamentalistes à la gestion des communes. Combien de fresques des salles de réunion, salles de cinéma, spectacles sont badigeonnées, même les murs des écoles, n’ont pas été oubliés. Où est le Léo du stade des Anasser, la Vénus du Lac du Jardin d’Essai , les Colosses, les nymphes, de certains balcons des rues des villes ?

 

Tous les écrits, l’héritage florissant de dynasties tolérantes arabo-musulmanes sont désarmés devant l’ignorance, la djahiliya du monde contemporain. En fin de compte, on n’apprend que les leçons faciles de la destruction et de l’anéantissement. Tout ce qui est debout, témoignant un certain progrès, un savoir-faire est gênant. Heureusement qu’on n’apprend pas tous les mêmes leçons.

 

Nacer Boudjou

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