Bgayet, Grande-Dame des chandelles (Partie 2)

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La ville de Bgayet était divisée en vingt et un quartiers avec les palais fortifiés, les tours de surveillance, les quais du port, les ouvrages d’art, les aqueducs, les mausolées.

Badis, héritier du trône

A la mort d’Al -Mansour, Badis lui succéda. Il ne régna que quelques années et mourut prématurément. Il fut trouvé inerte dans son palais. Ses gardes supposèrent qu’il fut empoisonné par sa mère qui devait être maltraitée et empêchée d’avoir un droit de regard sur les affaires du royaume. Badis avait aussi exilé son frère Al-Aziz Billah à Jijel. Il n’a su ni garder sa famille, ni être un fin diplomate pour s’allier avec tous les royaumes des autres régions de l'Afrique du nord.


Al-Aziz Al-Maymoun (l'heureux)


Après la mort de Badis, Al-Aziz rentra à Bgayet et le remplaça. Ce dernier fut tout à l’opposé de son frère. Bon et modéré, il fut surnommé al-Maymoun (l’heureux) par ses proches. Il garda des rapports de bon voisinage avec les autres princes en correspondant avec eux. Il avait les qualités remarquables d’un homme à l’affût des nouveautés culturelles et scientifiques. Il se plaisait à faire venir des savants, chez lui, pour les entendre discuter de questions scientifiques. Il épousa la fille du chef Makhakh des Banu Wamanu. En deuxième noce, il épousa Badr al - Dudja, la fille de l’émir Ziride Yahya, qui avait succédé à son père Tamim en 1108. Les relations avec la Sicile semblent avoir été bonnes sous le règne d’Al- Aziz.

En effet, d’après H.R. Idris, « Des moines bénédictins qui se rendaient de Sardaigne à Terra Ferma furent pris par des corsaires africains. Le Comte Roger envoya des ambassadeurs au roi de la Qalâa qui libéra les prisonniers sur-le-champ ».


A la fin du règne d’Al-Aziz, les relations avec la Sicile devinrent courtoises, bien qu’auparavant elles aient été tumultueuses. L’Emir songea à s’arrêter en Sicile avant de se rendre à Bagdad. Tandis que ses frères al-Harith et Abd Allah s’y réfugièrent après la conquête du Maghreb central par les Al Mohades.


Une construction navale des plus florissantes


Le port de Bgayet était sûr, abrité, situé dans une région riche en fer et en forêts, ce qui permit la construction d’un grand nombre de navires de commerce et de guerre. Le royaume Hammadide avait des arsenaux à Marsa-al-Kharaz ( la Calle ), et à Bône ( Annaba). Des bateaux de provenances diverses : Pise, Vénétie, Gênes, Marseille, Catalogne... accostèrent dans le port de Bgayet en passant sous la porte " Sarrazine " (Bab al Bhar) qui existe à ce jour au bas des quais du port.

Al Idrisi écrivait dans " La description de l’Afrique et de l’Espagne " : « les vaisseaux qui naviguent vers elle, les caravanes qui y descendent, importent par terre et par mer des marchandises qui se vendent bien. Ses habitants sont des commerçants aisés. En fait d’industrie artisanale et d’artisans, il y a là ce qu’on ne trouve pas dans beaucoup de villes. Ils sont en relation avec les marchands de l’Occident, avec ceux du Sahara et avec ceux de l’Orient. Un chantier naval construit de gros bâtiments, des navires et des vaisseaux de guerre, car le bois ne fait pas défaut dans ses vallées et montagnes et la forêt produit de l’excellente résine, ainsi que du goudron. On y trouve encore des mines de fer solide. Ainsi, en ce qui concerne l’industrie, tout est merveille et finesse ».


Abu Zakariya Yahya à la tête du royaume Hammadide


Qui se douterait de toute cette page d’histoire qu’a vécu Bgayet au temps des souverains, Hammadides ! Quiconque foule du pied le sol de cette ville est assailli d’interrogations. Le relief accidenté sur lequel les édifices sont scellés, défiant le glissement des terrains, ne compte pas. On circule dans cette ville sans songer à marquer une pause, tant on est entraîné, envoûté par l’histoire. Attablés au café de Sidi Soufi, on ne cesse de ressasser les légendes recueillies de la bouche même des Bougiotes ou dans les livres volumineux, richement reliés.


Ainsi, l’histoire du règne du prince Yahya nous a touché : après la mort d’Al Aziz, son fils Abu Zakariya Yahya fut porté à la tête du royaume Hammadite. Il était dominé par la gent féminine et passionné de chasse. Il adorait rapporter du gibier à son palais. L’historien Ibn al Khatib nous le confirme : « Yahya ben al Aziz était vertueux, magnanime, éloquent. Il avait la plume délicate mais aimait trop la chasse ». Il avait trois sœurs : Taqsut, Um Mallal ( ça doit être : Udem Mallul ) et Chibla, qui étaient habillées et couvertes de bijoux comme des jeunes mariées, et un fils appelé Al Mansour dont la mort l’affecta profondément. Yahya vécut dans l’opulence et mourut à Salé (Maroc) en 1162. Avec lui s’éteignit la dynastie Hammadide qui gouvernait l'Afrique du nord central depuis 1018.


Une vie intellectuelle brillante


La vie intellectuelle fut brillante et continue de l’être dans la capitale Hammadide. Le souverain Al-Aziz Ibn Al Mansour y fit venir de nombreux savants. Un vieux manuscrit, intitulé " Galerie de littérature à Bidjaya ", donne la biographie des médecins, jurisconsultes, poètes, venus les uns d’Orient, les autres d’Espagne, qui firent école dans la cité Hammadide, alors à l’apogée de sa gloire.


Ibn Hammad,
l’auteur de l’histoire des rois Obaydides et d’une histoire de Bgayet , fit ses études à la Qalâa puis à Bgayet. Abou Madyan Souaib Ben Hussain, connu sous le nom de Sidi Bou Médiène, patron de Tlemcen, a été le maître incontesté des soufis des trois pays de l’Afrique du Nord. Son influence se fit grandement sentir à Bgayet, où de nombreux savants reprirent et propagèrent son enseignement. Le cheikh Kabyle, Zakarya Al Hasani A-Zouaoui (mort en 1215), l’exemple même du mystique accompli, vivait retiré des contraintes de ce monde, dans une zaouïa, tout en enseignant la théologie.


Le soufisme conserva à Bgayet une forme modérée. La plupart des soufis cités étaient des juristes, des notaires et des professeurs. Le cheikh Abou Ali Hassan Ben Ali, qui vint de Séville, se fixa à Bgayet et eut aussi de nombreux disciples. Il enseigna le Soufisme et devient Cadi dans la même ville. Il légua de nombreux ouvrages dont un livre sur le monothéisme, un précis de droit et un ouvrage de morale. Abou Mohamed Ali Al Haq, également Cadi de Bgayet, écrivit un ouvrage sur la médecine, et dix huit volumes de lexicographie. Abd Al Haqq Al Bidjawi, né en 1117, arriva à Bgayet en 1155 et y mourut en 1187. Il écrivit plusieurs œuvres dont un Diwan. Il brilla dans le domaine de la théologie en composant des ouvrages sur les exhortations, les proverbes, les sentences et les lettres. Il eut une forte influence sur les Soufis postérieurs. Abu Tahir Amara, lettré et savant homme, vécut vers le XIIe siècle. Il écrivit un ouvrage sur la science des successions, dont les vers à rimes doubles sont bien appréciés. Abu-Al-Hasan Al-Masili originaire de M’sila, connu sous le nom d’Abu Hamid al-Saghir, a étudié à Bgayet, s’adonnant à la science et aux bonnes œuvres. Il laissa des œuvres littéraires et des contes très appréciés ; un livre sur la science des Avertissements clôtura sa carrière d’homme de lettres consacré.


La cité de Hammadides a donné l’hospitalité à des savants et à des hommes de lettres, venus par voie de mer ou voie de terre. Ainsi Ibn Battuta marqua une halte dans la capitale Hammadide. Ibn Khaldun, auteur des " Prolégomènes " qui ont fait de lui le pionnier de la sociologie moderne, enseigna dans les écoles Hammadides. Bgayet s’est enrichie de savants venus de la Qalâa des Banu Hammade, mais aussi d’érudits venus d’Espagne. C’est dans cette capitale que la culture orthodoxe venue d’Orient et celle, plus libre, venue d’Andalousie, se rencontrèrent. Un esprit de tolérance et d’ouverture a permis aux Malékites, aux Hanéfites, aux Ibadites et aux Mutazilites, de confronter leurs points de vue aux cours de brillantes controverses. Cet esprit de tolérance s’étendit aux chrétiens, établis à Bône, à la Qalâa et à Bgayet. La même tolérance a joué à l’égard des juifs, dont la situation ne changea qu’avec l’arrivée des Al Mohades.


En plus de tous ces savants et hommes de lettres, Bidjaya possédait également des marabouts vénérés, notamment Sidi Touati et Sidi Yahya, dont les tombeaux sont bien conservés. Ils font l’objet de pèlerinages de la part de tous les habitants de Bgayet. Sidi Touati est tellement craint et adoré que des légendes aient immortalisé son pouvoir. On lui prête les miracles les plus fantastiques. Selon la légende la plus répandue : « Il aurait été invité à faire partie d’une fête nocturne et, outré par les éloges hyperboliques que le souverain ne cessait de se décerner, il lui reprocha son orgueil et sa vie de débauches puis, étendant son burnous, il lui montra au travers de sa transparence magique la ville de Bgayet totalement en ruines et abandonnée. Al Nacir, prince Hammadide, frappé par le spectacle, humilié, descendit du trône et s’exila sur une île rocheuse de la côte voisine, l’île des Pisans, où il mourut dans l’austérité. » On raconte aussi qu’« Avant de se retirer sur l’île, Al Nacir créa un institut, " Sidi Touati ", où on enseignait toutes les disciplines, y compris l’astronomie, et qui reçut jusqu’en 1824 plus de 3000 étudiants ».


Nacer Boudjou

 

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TEDJIZA 20/11/2012 10:02

Voici ce qui a rapporté le livre de Charles FERAUD histoire des villes de la province de Constantine : Bougie était le séjour de nombreux marabouts dont l'austérité, ainsi que la science, étaient
citées comme exemple dans tout le monde musulman, au point que, des contrées les plus éloignées, on accourait pour les consulter. A leur tete, se faisait remarquer un saint personnage vivant dans
l'ascétisme le plus absolu; c'était SIDITOUATI , fondateur du monastère, longtemps en grande vénération,.Le sultan En-nacer parvint un jour à le tirer de ses méditations, et l'emmena dans sa
promenade au milieu du Golf.
" Admirre, lui dit-il, les progrès de mon entreprise et la splendeur dont brille aujourd'hui notre capitale,du sein de laquelle s'élèvent majestueusement les minarets d'une infinité de mosquées.
Bougie n'est-elle pas la plus belle ville du monde, et ne mérite-t-elle pas la plus belle ville du monde, et ne mérite-elle -pas de porter le nom de la petite mecque ?
Sidi Touati loin de s'enthousiasmer devant ce magnifique tableau, adressa au contraire de très vives remontrances au sultan, blâma son ambition et sa passion aveugle pour le luxe et la manie des
créations.
Tu oublis, répondit-il, l'instabilité des choses humaines; apprends donc que les monuments que tu t'obstine à élever à grands frais tomberont en ruines, seront reduit en poussière, et que la
renommée que tu espère fonder sur leur durée s'écroulera comme eux avec le temps.
Le prince paraissait sourd à toute exhortation.
Le saint marabout fit alors appel à l'intervention divine afin de convaincre son maître par preuve surnaturelle de ce qu'il prédisait. Agissant sous l'inspiration céleste et doué d'une illumination
soudaine, il ôte son burnous le déploie devant le sultan, lui cachant ainsi la vue de Bougie. A travers ce rideau improvisé et devenu transparent, En-nacer aperçut une ville mais ce n'était plus la
sienne partout le sol était jonché de ruine, les mosquées, les palais et les resplendissants édifices avaient disparus, il vit Bougie des temps modernes ruinée.