Bgayet, Grande-Dame des Chandelles (partie 3)

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L’origine du mot bougie est à chercher dans la ville de Bougie, actuellement Bejaia, en Algérie. Dans cette ville, l’industrie de la cire était florissante et l’on en exportait d’énormes quantités.

D’innombrables événements secouèrent la quiétude des citoyens de Bgayet vers le XIIIéme siécle. Ces braves citoyens durent résister à toutes les invasions par la préservation de leur identité culturelle, linguistique, leur tolérance et leur liberté.

Les Hafcides

Après les Al Mohades et les Al Moravides conduits par Ibn Tachfin, Ibn Tumert, Abdel Moumen, ce fut au tour des Hafcides d’ouvrir les portes de Bgayet.
L’Emir Abou Zakarya (1228-1249) élargit les frontières de son État, dont la capitale se trouvait en Tunisie.
Son successeur, le calife Abou Abdallah Al Mountaçir ( 1249-1277) signa des traités commerciaux et diplomatiques avec les pays européens. Il s’ensuivit ainsi l’ouverture des consulats Catalans, dès 1257.
A la mort du calife, son frère Abou Ishaq le remplaça. Il se fit proclamé sultan à Bgayet et rentra régner sur son territoire à partir de la Tunisie. Il désigna des gouverneurs et en envoyant son fils Abou Farès à Bgayet, avec comme chambellan Mohamed Ibn Khaldoun, le grand père de l’historien sociologue Ibn khaldoun. En 1308, Bgayet et Majorque se brouillèrent. Barcelone profita de l’opportunité pour multiplier ses relations commerciales et diplomatiques avec Bgayet. Un traité de paix fut signé entre l’Aragon et Bgayet, avec une annexe commerciale au protocole. Les Aragonais n’ont pas hésité à louer au souverain une dizaine de galères en échange de l’utilisation de fondouks dans le port de Bgayet.

Au tour des Espagnols d'occuper Byayet

 Environ deux siècles plus tard, le 5 janvier 1510, Bgayet fut occupée par les espagnols. Une nouvelle brouille, des actes de pillage de part et d’autre et plus de quinze navires commandés par Pedro de Navarro accostèrent sur les quais du port de Bgayet.
Les espagnols prirent d’abord place à Sidi Sebouki, un endroit habité par les Andalous ayant fuit Grenade en 1492. La totalité de la population évacua les faubourgs de la ville, parmi eux Cheikh Nacer Al Merin, auteur originaire des Aït Yala (Idjissan), qui eut l’insigne honneur de relater ces faits rapportés par Charles Féraud en 1864, à partir d’un manuscrit de Si Saïd Ben Ali, un citadin de Bgayet. La population fut accueillie dans les villages de la vallée de la Soummam, de Bouira-Tuviret et de Constantine. Après les escarmouches qui firent d’innombrables morts et de blessés, Don Gracia de Tolède, gouverneur de la ville invita la population d’y revenir, mais cette dernière s’abstint d’y retourner.

Les Ottomans viennent au secours de Bgayet

 Les espagnols ne quittèrent Bgayet que grâce à l’accord conclu entre Abou Bakr et les deux frères Barberousse, Arroudj et Kheirredine qui, aidés par l'émir Moufok et Ahmed Belkadi du royaume de Koukou (Achalam) dans le Djurdjura, lancèrent un assaut sur la ville.
Charles Quint conçut le projet de prendre la ville d’Alger en débarquant d’abord à Bgayet, le 2 novembre 1541, après de longs mois d’errance due au mauvais temps. Les deux frères Ottomans Arroudj et Kheireddine moururent successivement après avoir défendu Bgayet contre les espagnols. Le premier mourut pendant l’expédition dirigée par le marquis de Comores, gouverneur espagnol d’Oran, le second à Constantinople, après avoir pris poste d’ambassadeur à Marseille sous le règne de François 1er. Hassan fils de Kheireddine régna un temps, avant de se voir rappelé à Istanbul en 1552 et remplacé par Salah Raïs Ben Djaafar. Ce dernier débarqua avec 30.000 hommes sur les bords de la Soummam pour apporter son aide au gouverneur de Bgayet. Avant de mourir de la peste, il confia le gouvernement de la ville à un Agha qui le garda jusqu’en 1567, date à laquelle Bgayet fut définitivement rattachée au Beylik de l’est.
D’après un vieux manuscrit, les espagnols détruisirent complètement les " Palais de l’Etoile " et de " la Perle ", abattant le minaret qui avait 70 coudes de haut et reconnu comme un chef d’oeuvre de l’architecture de l’époque. Un tableau remarquable de Horace Vernet, dont une copie fidèle existe dans la salle de la mairie de la ville, illustre cet événement.

Lors de nos promenades au port de Bgayet, en longeant la rue en pente glissante, on a vu une grande plaque en marbre incrustée dans le mur, au-dessus de la grande porte de la Kasbah, sur laquelle est écrit en espagnol ce dont voici la traduction: «Ferdinand V, illustre roi d’Espagne , a enlevé par la force des armes cette ville aux perfides enfants d’Agar en l’an 1509», «cette ville a été pourvue de murailles et forteresses par l’empereur Charles Quint l’Africain, petit-fils et successeur de Ferdinand; à Dieu seul honneur et gloire!» C’est à l’intérieur de cette Kasbah que Mustapha Pacha a édifié une mosquée en 1797. L’interprète Férand, en 1859, est venu à Bgayet et a fait un constat de ce qui restait des palais édifiés par les Hammadites: «En gravissant les sentiers tortueux qui de la Qubba de Sidi Touati vont se perdre aux pieds du Gouraya, on arrive sans peine sur un plateau rocailleux recouvert d'azeroliers. De ce point se détache un contrefort sur lequel sont les ruines d’un ouvrage fortifié en ce moment envahi par la végétation. Là, existait jadis un château construit du temps de Moulay En Nacer et détruit plus tard par les espagnols. Son ancien nom était Bordj el Ahmeur, le Fort Rouge. A une époque plus récente, il fut réédifié et appelé le Bordj Bou Lila, c’est à dire le fort élevé en une nuit. On suppose que c’est de ce château orné de " mosaïques " et de peintures dont parlait Léon l’Africain (mais n’était-ce pas plutôt justement ce palais d’Amimoun dont on n’a pu retrouver l’emplacement exact?) tout ce quartier est couvert de terreau et de rocailles d’un rouge brun très prononcé et dont le Fort a sans doute tiré son nom primitif ».
Le fort Abdel Kader est le seul édifice qui existait à Bgayet lors du débarquement des espagnols. On dit qu’il fut bâti sur des ruines romaines dispersées dans les environs. Sa construction irrégulière est différente de celle de la Kasbah et du fort Moussa; ses murs en maçonnerie grossière, faits de pierre de taille de dimensions diverses, baignent dans la mer. La Kasbah, quant à elle, est construite en briques rougeâtres, sur les assises de l’ouvrage fortifié qui devait protéger le fort des Romains. Elle est flanquée de bastions et de trois tours massives très hautes, garnies de meurtrières.

La ville s’étend sur plusieurs quartiers, les uns agrippés aux collines, d’autres logés dans le creux des vallons. On trouve Bab Al Bahar (de la marine), Aguelmim se trouvant autour de l’hôtel de la mairie, Bgayet à l’emplacement des casernes des oliviers, Sidi Bou Ali, au-dessus du cimetière chrétien, Acherchour au quartier des fontaines, Al Kenitra, autour de la Zaouïa de Sidi Touati, Sidi Abd Al Hadi, aux environs de Fort Moussa, Bab al Louz aux environs de la porte du grand ravin, Bab al Bakchi, près des grandes citernes romaines, Karaman, près de l’église transformée en mosquée, Kaâ Zenka, rue Trèzel, Houmet Ech Chikh, Sidi Abd al Hak, jardins sous la ville, entre la porte Fouka et la Kasbah, Dar Senaâ ou Si Sedik, au bord de la mer, chantier des bateaux, Aïn Illès, Aïn Bou Khelil, Sidi Haimi, à côté des cinq fontaines, Ben Derraâ, entre Aïn Illès et Aïn Amsiouen, Tighilt, entre Fort Moussa et le quartier des cinq fontaines. La ville de Bgayet comptait à l’époque 2000 habitants et 265 maisons avec 150 janissaires. Un grand nombre de ces quartiers existent jusqu’à nos jours, malgré la démolition de certains pour l’extension de la ville.

Prise de Bgayet par le général Trézel

En 1833, le général Trézel, avec ses troupes prit la ville de Bgayet. L’expédition fut préparée le 20 septembre, arrivée prévue le 29 septembre 1833 au point du jour. Le 27 septembre, elle arriva à l’île Minorque. Le débarquement et la prise furent effectués par l’Arc de Triomphe, " Bab al Bhar ". La conquête fut achevée après un combat de sept jours. Avant la prise de Bgayet par les français, des navires ont croisé au large des côtes. En 1831 un brick de l'État fit naufrage au large de Bgayet. Dans la même année de 1832, face au refus par l’autorité marine locale, un brick anglais, " le Procris " et un autre français, " le Marsouin ", furent obligés de s’éloigner de la côte. Durant cette année aussi, des marins de la " Béarnaise " avaient pu visiter Bgayet et ses annexes. Les français s’installèrent à Bgayet parcimonieusement en observant une certaine frilosité à l’égard de la culture originelle. Les citadins, fiers de l’héritage des Hammadites, n’ont accepté de prêter main forte à la construction de la ville que lorsqu’ils eurent vu d’autres communautés venir de la Méditerranée. L’apport culturel de la population de la mer fut assimilé lentement, mais la spécificité des autochtones Imazzayan de Bgayet demeurait à la surface de toute entreprise. La ville prit une forme tout à fait particulière par rapport à d’autres villes de l’époque. Tous les édifices construits sortent de la terre comme des bateaux géants naviguant en haute mer. On a l’impression de croiser toute une armada navigant pavillons dehors. Le rêve architectural défie toute réalité. La ville est éclatée, elle coule dans différents sens pour finir à la mer. Mille ruelles nous mènent à la plaine ou aux quais du port. Vue de la mer, elle est majestueuse, écrasée par la montagne de Gouraya, l’architecture est à la fois douce et sauvage.

Les richesses de Bgayet

L’arboriculture est importante dans la région. Plus de 5.227.600 hectolitres d’huile, achetés par les industriels de Provence, furent exportés en 1910 à partir du port de Bgayet. La production de figues sèches est aussi compétitive. La culture d’orange n’est pas négligée. Les oranges de la région sont réputées pour leur saveur: Toudja, Lalem (Babors), Darguina (Agrioun). La mandarine y est exceptionnellement douce et aromatisée. C’est à ces qualités remarquables de la mandarine de Bgayet qu’est dû le renom international de la prestigieuse liqueur de mandarine vendue sous le nom d’ «Impérial Mandarine», répandue dans le monde et que l’on trouve, non seulement dans les restaurants distingués, mais encore sur la table des plus illustres souverains d’Europe. La production de vin exporté dépasse largement 170.000 hectolitres. Les vins », par leur couleur, d’une beauté remarquable, leur goût velouté, leur bouquet, rappellent les meilleurs crus de Beaujolais. Ils ont acquis une réputation élogieuse, particulièrement ceux d’Amizour et d’Assif l’Marsa. Le caroube est également vendu à l’Angleterre afin de nourrir du bétail. Le crin végétal, tiré du palmier nain de la vallée de la Soummam, possède une nervosité très recherchée; il est surtout utilisé en Allemagne et en Autriche pour la literie militaire.

Grâce à tous ces atouts économiques et agricoles, ajoutés à son passé historique et à sa population laborieuse, Bgayet s’agrandit, s’enrichit et s’ouvre à la Méditerranée. Bgayet a son aéroport international qui la relie à toutes les capitales du monde. Des bateaux ont inscrit des destinations sur Marseille. Des produits viennent de partout, des ports les plus lointains. Son pétrole est exporté vers plusieurs villes d’Europe et d’Amérique. Bgayet n’a guère cessé de chanter et de déclamer sa poésie, pour preuve son Festival de la Poésie, " les Poésiades ", qui s’y tient annuellement. Son théâtre régional, " Théâtre Régional de Bgayet ", a déjà produit une dizaine de pièces théâtrales et le célèbre comédien Fellag y a fait ses débuts. En été, la ville de Bgayet bat la chamade, ses restaurants, où le poisson est le met favori, ne savent où donner de la tête. Ses plages s’emplissent de baigneurs qui viennent des quatre coins du globe. Ville d’hospitalité et de tolérance, Bgayet se réconcilie avec son passé prestigieux. Bgayet est méditerranéenne, ses habitants s’accommodent de la civilisation de la mer.

Nacer Boudjou

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