Antonio Cubillo: Une conscience aiguë

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Maître Antonio Cubillo est revenu à Alger après sept ans d’absence, pour participer au Colloque International Mouloud Mammeri, qui s’est déroulé du 20 au 22 juin 1992 à Alger, organisé par AWAL – CERAM, l’OREF et l’Institut Maghreb – Europe.

Il a tenu à être présent à cette rencontre pour honorer l’œuvre de feu Mammeri. Cet avocat, défenseur des droits des travailleurs canariens, s’est initié à la linguistique et la culture Guanches, qui s’apparentent à celles du Maghreb.

Patient et plein de verve, il a l’art de faire aimer son pays et de le décrire sans oublier aucun hameau de Palmas, de Lanzarote ou de Hierro...

Allongé de côté sur le lit ou assis dans un fauteuil mou, car il est handicapé physique*, il laisse couler des mots qui ont une résonnance cristalline. On est à la fois capté par sa voix et son calme empli d’une sagesse digne d’un amusnaw, de Tagoro de Ténérife ou d’Aguere (La Laguna).

L’entretien qui m’a été accordé, avec compréhension et courtoisie m’a beaucoup aidé pour saisir et connaître toutes les valeurs ancestrales avec lesquelles le peuple Guanche s’est éduqué tout en les préservant jalousement.

 

V.M. : Qui est Antonio  Cubillo ?

 

A.C. : Un combattant pour la liberté des Iles Canaries, pays faisant partie de l’Afrique du nord. Depuis l’avènement de la démocratie en Espagne, tous les territoires qui étaient sous la tutelle du pouvoir central commencent à connaître un progrès politiques, économique et culturel. Mais cette démocratie un peu timide, n’a pas tout consacré. La Constitution de décembre 1978 permet certaines libertés de la presse, par contre les grands moyens de diffusion comme la télévision, la radio sont hermétiques, car ils sont contrôlés directement par le gouvernement. Seulement dans des rares occasions, ils nous laissent le champ d’expression libre. Nous avons créé un parti politique « le CNC », Congrès National Canarien, dont je suis le président. Nous avons participé aux élections législatives, ces dernières sont un peu particulières : l’électorat est de 1 million 500 votants dont 300 à 350 000 sont d’origine de la péninsule Ibérique, les électeurs sont composés de personnes du corps officiel d’Etat: douane, police, administration, etc. Cet électorat adhère au parti socialiste de P. Gonzalez. Le troisième parti est le FREPIC (Front Populaire Indépendant des Canaries) qui lui, est modéré. Dons les deux parties CNC et FREPIC qui sont des formations indépendantistes et nationalistes des Canaries revendiquent leur appartenance à l’Afrique. Malheureusement nos voix sont éparpillées et notre représentation au parlement est insignifiante. Il reste à faire un travail en profondeur.

 

V.M. : Comment concevez-vous l’identité culturelle dans le programme du CNC ?

 

A.C. : D’abord la lutte culturelle en cherchant l’origine de nos ancêtres Guanches. C’est un travail que nous avons fait à radio, pour lequel l’apport de M. Mammeri est plus que certain. Le programme du temps d’antenne que la radio algérienne nous a accordé est bien investi. Le volume horaire est presque d’une heure : 10-15 mn réservées aux nouvelles politiques, 30 mn et plus aux questions culturelles (langue Amazigh, culture Africaine et musique de chez nous). Nos grands objectifs sont : l’indépendance nationale, érection d’un état proprement Africain, enseignement de notre culture, l’appropriation de la langue de nos aïeux « El Guanchi » qui est similaire aux autres parlers berbères du continent Africain. L’histoire du peuple canarien a été toujours cachée. Tous les professeurs des collèges et des universités souhaitent la réforme des programme d’enseignement pour introduire la personnalité Guanchie. Que les livres pédagogiques soient élaborés et imprimés aux Canaries. Que l’enseignement soit à un pourcentage raisonnable Canarien. On a gagné beaucoup de choses. La radio a bouleversé la conscience des Canariens. C’est un fait historique, un tournant de l’histoire nationale canarienne, tout cela grâce à l’Algérie. Toutes ces actions ont été menées sous l’autorité du M.P.A.I.A.C. (mouvement pour l’Autodétermination et l’Indépendance de l’Archipel Canarien) créé le 22 octobre 1964. Ces actions culturelles sont conçues en Algérie. Entre 1980-1992, le gouvernement algérien a cessé de soutenir les mouvements de l’indépendance nationale. Des accords ont été signés entre l’Espagne d’une part et l’Algérie d’autre part. En 1585 j'ai du quitter l’Algérie pour la France.

 

V.M. : Comment se présente la vie culturelle aux Iles canaries ?

                           

A.C. : Récemment, un centre de la culture du peuple canarien a vu le jour. Une maison d’édition de culture Guanche publie des livres portant sur l’histoire, linguistique, littéraire, canarienne, depuis 1980. Une grande liberté s’est installée dans le domaine des recherches historique...
On tire jusqu’à 5 000 exemplaires pour un ouvrage. Certains écrivains ou producteurs culturels tels que : Tarajano (poète populaire indépendantiste âgé de 65 ans et ayant publié six recueils de poésie), Victor Ramirez (romancier, nouvelliste, âgé de 45 ans) illustrent parfaitement ce bouillonnement de culture. Un film « Guarpo » ou le miel de palmier a été produit aussi, il traite de l’émigration des canariens vers les Amériques et l’Europe : Venezuela, Cuba, Espagne... pendant la guerre à la Gamora (Ile canarienne). Par contre la télévision et la radio restent muettes sur les données indépendantistes canariennes. Le climat est plus clément à l’université, un institut des études africaines assure un enseignement canarien. De même une association canarienne d’archéologie et de préhistoire (ACAP) créée au courant de l’année 1992 prend en charge le domaine de la recherche scientifique canarienne.  En Avril dernier a eu le premier cours de langue Amazigh dont Mme Tassadit Yacine du CERAM (Centre des Etudes et des Recherches Amazigh) et Mme Ginette Aumassip du CNEH (Centre National des Etudes Historiques) ont pris part. Le STEC (Syndicat de travailleurs canariens) lors de son 4ème congrès a adopté à l’unanimité que le Berbère soit enseigné dans les écoles et universités des Iles canaries.

 

V.M. : La personnalité de Mouloud Mammeri, ses travaux, ses démarches en faveur du domaine Amazigh ont-ils touché l’Archipel Canarien ?

 

A.C. : En janvier 1986 la presse nationale a consacré de longs articles sur la littérature moderne algérienne (M. Mammeri, K. Yacine, M. Dib, M. Feraoun...). J’en ai profité pour expliquer ce qui se passe en Algérie. Un fonds littéraire existe déjà aux Canaries, ce fut pratiquement l’œuvre de nos militants. La salle Atanéo (Société culturelle), très vieille, fondée en 1904 avait accueilli M. Mammeri en 1986. L’espace réservé à sa conférence fut archicomble. Mme Tassadit Yacine faisait la traduction simultanée du Berbère à l’Espagnol. Sa conférence intitulée « La poésie berbère algérienne » qui est un exposé sur la culture avait conquis toute l’assistance, tout le monde était content. Elle a eu un retentissement favorable dans la presse. Une revue « Roa », a fait une longue interview à M. Mammeri. A cette époque il m’avait demandé de lui trouver une petite maison pour terminer ou élaborer le projet d’un manuscrit où un personnage canarien est mis en relief. Il a ouvert des horizons nouveaux en multipliant des échanges culturels entre Canarie et Algérie. Il nous a fait parvenir une grande quantité de livres. Au retour, il recevra des ouvrages des auteurs canariens. Concernant la revue Awal , elle est très connue et nous sommes contents que le projet de M. Mammeri soit continué par Tassadit Yacine. Nous souhaitons que les chercheurs algériens viennent aux Canaries.

 

V.M. : Quels sont les souvenirs marquant que vous gardez de M.Mammeri ?

 

A.C. : J’ai fait un diplôme d’ethnographie de l’Afrique du nord avec lui à la faculté centrale, département de sociologie. Le sujet est la « Maison Kabyle » des villages de : Icheriden ; Tizi Hibel, Aït Wanich. M. Mammeri m’a appris à faire des enquêtes sur le terrain, chose que je ne connaissais pas, car je suis avocat de formation. J’étais professeur d’Espagnol à la faculté centrale « lettres » d’Alger. Débarqué à Alger le 2 octobre 1963, le 3 octobre c’est à dire le deuxième jour, j’ai connu M. Mammeri. Auparavant je ne connaissais rien de lui. Dès lors j’assistais à ses cours de langue Amazigh de 1965 à 1973 soit jusqu'a la fermeture de l’amphithéâtre. J’allais souvent au CRAPE (Centre de Recherches Anthropologiques Préhistoriques et Ethnographiques) pour étancher ma soif de connaissances historiques, linguistiques. J’étais le représentant du Mouvement Autonomiste Canarien, Mammeri m’a conseillé de le transformer en Mouvement de Libération Africaine, et la question culturelle pouvait devenir le punch. Il m’a poussé à chercher les racines du peuple canarien. J’étais au Caire à la conférence des non-alignés pour défendre et plaider la cause des mouvements de libération. En 1964, on a créé notre mouvement doté d’un drapeau (blanc, bleu, le jaune canari, au milieu sur le bleu, un cercle de sept étoiles vertes symbolisant sept îles) qui a été adopté par toutes les instances de la formation politique.

 

V.M. : Que pensez-vous de l’expérience algérienne dans le domaine culturel amazigh : édition, création de départements de culture et de langue amazigh à Tizi-Ouzou et à Bejaïa, le mouvement associatif, la chanson, le théâtre... ?

 

A.C. : Le groupe qui a élaboré le dictionnaire « Amawal » dont Mustapha Ben Khamou, Chercheur algérien en linguistique, faisait partie, a puisé dans les différents parlers berbères y compris le Guanche. Le gouvernement algérien était réticent au départ à la question linguistique et culturelle berbère maintenant beaucoup de progrès ont été accomplis. Avant, les cartes, les fiches qui ont servi à faire « l’amawal » (le dictionnaire berbère) étaient soigneusement mis en sécurité pour éviter une éventuelle saisie ou perte. Tout se faisait clandestinement. Aujourd’hui, la TV nationale réserve une version du bulletin d’information en langue berbère. A l’époque le groupe recevait régulièrement des publications de partout, y compris de Paris, écrits en Tifinagh... « La lettre » doit être continuée, je suis content, par rapport aux difficultés que j’avais à l’époque.

 

V.M. : L’interdiction de la conférence de M. Mammeri prévue à Tizi-Ouzou en mars 1980 n’est-elle pas la goutte qui a fait déborder le vase ? Est-ce que les expériences ont été capitalisées ?

 

A.C. : Le préfet de Tizi Ouzou. qui avait empêché la tenue de la conférence à l’université de Hasnaoua ne se doutait pas de l’ampleur que prendrait cette censure. A Oran la conférence s’est déroulée sans aucune contrainte ; par contre, à Tizi-Ouzou où il y a plus de berbérophones nada, c’est une interdiction stupide. Cela démontre que le gouvernement algérien ne voulait pas que l’on développe une partie de la culture algérienne. C’est une goutte qui a fait débordé le vase, on l’appelle le « Printemps Berbère » Tafsut Imazighan. ça démontre que l’on lutte contre un fait culturel. Lutter contre l’homme qui a atteint une dimension universelle (M. Mammeri) est une dérive de la part de certaines instances. Elles sont contre la culture, enfin ces choses sont dépassées maintenant.

 

V.M. : Quelles sont les personnalités culturelles canariennes qui s’imposent par leurs travaux ?

 

A.C. : Antonio Tejera, président du Centre des Etudes Africaines, préhistorien de formation a ouvert la voie des études vers le continent africain. D’autres écrivains dont les travaux sont plutôt d’inspiration canarienne se lancent, dans une nouvelle trajectoire, à la conquête de la liberté. La mode du « nationalisme » est dépassée. Tout le monde se met à la page, malgré les entorses infligées par l’administration espagnole.

 

Entretien réalisé par Nacer BOUDJOU

In Variétés Magazine n°41

Semaine du 19 au 25 juillet 1992

 

* Tentative  d'assassiner  Antonio: De Wikipedia, la enciclopedia libreEl 5 de abril de 1978 se cometió un frustrado intento de asesinar al organizador del grupo terrorista MPAIAC , Antonio Cubillo , por agentes de los servicios policiales españoles.Le 5 avril 1978 une tentative infructueuse d'assassiner Maître Antonio Cubillo, leader  du  MPAIAC, a eu lieu par des agents de la police espagnole. El intento de asesinato se produjo tras una reunión secreta en febrero de ese año, en Trípoli , de un Comité de Liberación ad hoc de la extinta Organización para la Unidad Africana dirigido por Argelia , que pretendía enviar una Comisión al Archipiélago Canario para supervisar su «descolonización». En 2003, la Cour nationale a ordonné au ministère de l'Intérieur de verser une indemnicé de 150 203 € à Antonio Cubillo pour l'attaque qu'il a subi (préjudice causé par la police).

 

 

 

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