Madame Mobamed Boudiaf parle… du retour d’exil, de l’assassinat de son mari et de l’avenir de l’Algérie.

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Mme Fatiha Boudiaf, veuve du martyr Mohamed Boudiaf, a été choisie pour présider le Conseil Supérieur de la “Convention de Versailles”, un lobby euro-maghrébin qui rassemble des personnalités européennes et maghrébines, dont d’anciens responsables politiques, et qui se tiendra prochainement à Paris. Une réunion préparatoire vient de se tenir à Hammamet, où Réalités a pu rencontrer Mme Boudiaf Propulsée par le lâche assassinat de son époux aux avant-postes de l’Histoire, Mme Boudiaf ne désespère nullement de l’avenir de l’Algérie. Même si elle avoue n‘avoir jamais participé à la vie politique, auparavant elle témoigne de la vie de l’ancien Président du HCR, depuis son long exil jusqu ‘à sa mort, Elle parle du combat des femmes algériennes pour la liberté, de la nécessité de redonner espoir à la jeunesse de son pays. Avec son franc-parler, elle insiste sur la nécessité de combattre sur plusieurs fronts, afin que le Peuple algérien puisse recueillir les fruits de sa longue lutte pour liberté et la démocratie.

 

Interview exclusive

 

Réalités: Mme Boudiaf, y a-t-il du nouveau concernant l’assassinat de votre mari?

 

Mme Boudiaf: Non, il n’y a absolument rien de nouveau. Il paraît que le procès va avoir lieu incessamment. Il y aurait la reconstitution de l’attentat.

 

Le rapport Bouchaïeb contient-il des révélations que le public et la presse ignorent ? I

 

Absolument pas. Je souhaite que la vérité que la vérité se fasse un jour avec l’arrivée de M. Liamine nommé récemment à la Magistrature suprême du pays. La vérité, toute la vérité.

 

Comment s’est décidé le retour d’exil de Mohamed Boudiaf?

 

On lui a accordé 24 heures pour rentrer au pays et prendre décision quant à la présidence du HCE. Devant la gravité de la situation qu’il a découverte, il n’a mis qu’une autre journée pour se décider à accepter malgré un pressentiment puisqu’il a dit: «J’irai et “youktlouni” (“On va me tuer”)».

 

Quand il disait «youktlouni», il faisait allusion à qui?

 

C’est le système... Tout le monde le sait, le FLN... II ne faisait pas allusion à cette époque-là aux intégristes, j’en suis convaincue.

 

En revenant en Algérie, pensait-il avoir tous les moyens pour pouvoir diriger l’Etat?

 

Il pouvait toujours essayer.., Vous savez qu’il n’avait rien à se reprocher. Il avait plus d’atouts que les autres. Je pense qu’il serait arrivé à quelque chose. C’est pour cela qu’on l’a assassiné.

 

Dans quel état d’esprit s’est-il rendu à la réunion du RPN au cours de laquelle il a été assassiné?

 

Je ne sais pas s’il s’y attendait, mais il se doutait de quelque chose. A la veille de son déplacement, il a eu un comportement inhabituel. II a fait une toilette plus complète qu’à l’ordinaire. Il était visiblement tendu.

 

Pensez-vous qu’il y a une corrélation entre l’émergence du RPN et son assassinat?

 

Je pense que oui, car c’était sa base d’action politique, sur laquelle il comptait s’appuyer pour son projet du renouveau algérien. Ceux qui l’ont assassiné ont compris le danger que cela représentait pour eux.

 

Avez-vous été associée aux décisions les plus importantes qu’il a prises dans sa vie?

 

Ah non, jamais! Il m’a toujours préservée, laissée à l’écart.

 

Même la décision de rentrer en Algérie n’a pas été débattue entre vous?

 

Depuis quelques années déjà, l’opportunité de rentrer s’est présentée à plusieurs reprises. Il a toujours répondu: «Je ne rentrerai que lorsque l’Algérie aura besoin de moi». Cette fois-ci, je lui ai dit: «C’est peut-être le moment de rentrer. Tu n’as pas l’habitude de fuir tes responsabilités. De toute manière, c’est pour 24 heures seulement et tu décideras par la suite». C’est comme cela qu’il s’est décidé. Visiblement, c’était ce qu’il voulait entendre car je suis certaine que sa décision était déjà prise.

 

Vous semblez avoir pris la relève du combat de votre mari…

 

Je suis obligée de faire très attention à ce que je fais. Pour le moment, je vois beaucoup de gens et on étudie ce qu’on doit faire.

Comment se porte le RPN? Est-ce que vous pensez le reprendre en main?

 

Ce n’est plus la peine d’en parler pour le moment, car il a été touché de plein fouet par l’assassinat de son leader. Mais rien ne dit que dans l’avenir on ne fera rien du tout. Cela dépend comment va évoluer la situation. Je n’ai pas le droit de me tromper ou de faire quelque chose qui puisse nuire au pays. Je suis obligée de tenir compte de tous les facteurs et vous savez comment ça se passe... Je n’ai jamais fait de politique et je n’ai jamais été mise en contact avec ce milieu. Il m’est très difficile de choisir entre les avis des uns et des autres. Il faut essayer de faire quelque chose. Il y a la période de transition…

 

Est-ce que l’héritage du RPN n’a pas été repris par le MPR (NDLR: Mouvement pour la République)?

 

Non, je ne pense pas.

 

Quand même, il y a quelques personnalités et formations politiques qui étaient au RPN et sont aujourd’hui au MPR.

 

Oui, il y en a quelques-uns, mais c’est dommage que tous les démocrates ne soient pas davantage unis. J’espère que dans l’avenir ils comprendront...

 

Ces démocrates, dont vous regrettez la désunion, n’ont-ils pas conscience des dangers qui les guettent?

 

Il y a un manque de maturité. Tout le monde tient le même discours, mais au moment de passer à l’acte, il y a désunion. On ne peut que le regretter.

 

Le danger de l’intégrisme n’est-il pas le meilleur catalyseur pour cette union?

 

Justement, je ne les comprends pas. En principe cette question devrait les unir. Ceci étant, les problèmes de l’Algérie ne sont pas imputables au seul FIS.

 

Pensez-vous que la situation est en train de se clarifier et que l’Etat algérien est en passe de maîtriser la violence intégriste?

 

Clarifier, je ne saurais le dire. Il y a des périodes d’accalmie, on dit que ça va mieux, et puis quelquefois ça reprend de plus belle.

 

Que pensez-vous des appels au dialogue national et de la marche qui a été organisée à cet effet le 8 mai 94?

Dialoguer avec qui? Je crois que la meilleure réponse a été donnée par l’échec de cette marche, qu’on appelle «la marche de la honte». C’est que le Peuple algérien est encore conscient. II ne marche ni avec les uns, ni avec les autres. C’est un tournant, cette marche.

 

Dans quel sens?

 

Le peuple ne veut plus se laisser berner. C’est toujours lui qui a payé les pots cassés. Il en a marre, il aspire à autre chose.

 

A quoi?

 

Il veut des élections légitimes, vraies, avoir pour une fois un Président de la République élu.

 

Ne craignez-vous pas de revenir à la case départ?

 

On espère que ça ne se passera pas de cette manière. Je crois que la dernière fois, ceux qui ont voté pour l’ex-FIS ont voté contre le pouvoir du FLN. Mais maintenant, tout le monde est conscient de ce qui se passe. On espère vraiment que ce seront des élections honnêtes. Les élections de l’Afrique du Sud devraient servir d’exemple à l’Algérie.

 

Est-ce que vous ne pensez pas que la situation actuelle algérienne crée des réticences pour la construction du Grand Maghreb?

 

Ecoutez, je pense poser la question d’une autre manière, c’est-à-dire que si les pays du Maghreb s’entendent pour aider l’Algérie à s’en sortir, c’est à partir de là qu’ils commenceront à faire le Maghreb. Tant que la situation est ce qu’elle est en Algérie, je ne crois pas qu’il y aura un Maghreb, c’est difficile. On dit toujours que c’est ailleurs que ça se passe, je ne sais pas, on dirait qu’il y a une volonté ailleurs pour nous empêcher de nous en sortir. Mon mari disait toujours «echchar fina, elkhir fina». («Le mal est en nous, le bien est en nous»). Comme je vis au Maroc et en Algérie, ça me gêne toujours quand en Algérie j’entends parler des Marocains ou au Maroc des Algériens. Je ne comprends pas cette animosité qui existe entre eux. Tous ceux qui vivent dans ces deux pays ont les mêmes aspirations.

 

La situation actuelle de la femme en Algérie est paradoxale. D’un côté elle est à la pointe du combat démocratique, de l’autre elle est assujettie à un cadre juridique archaïque. Qu’en pensez-vous?

 

Je préfère ne pas parler du Code de la Famille. C’est une catastrophe. Les femmes essayent quand même de s’imposer, participent aux marches. Elles ont de moins en moins peur de sortir. J’ai beaucoup d’admiration pour elles. C’est à partir de la marche du 22 mars 94 qu’elles ont décidé de ne pas porter le «hijeb». Depuis quelques temps, les gens commencent à reprendre leurs habitudes, à vivre comme avant.

 

Est-ce que vous vous sentez en sécurité?

 

Ecoutez, je suis logée à la même enseigne que tous les Algériens; Je reçois beaucoup de messages de sympathie. Je pense que personne ne me veut de mal et aucune menace ne me vise personnellement.

 

Gardez-vous espoir pour l’avenir de l’Algérie?

 

Il y a beaucoup de bonnes volontés. L’Algérie s’en sortira, je vous le promets. J’ai de l’espoir, il faut qu’on s’en sorte. Nous avons une jeunesse, l’espoir est en elle, c’est un capital. Il faudrait mettre l’accent sur elle. II faudrait un changement radical. On s’est battu pour libérer ce pays, on ne doit pas le laisser s’effondrer. «L’Algérie avant tout», comme le disait mon époux, le défunt Président Boudiaf.

 

Comment considérez-vous le réajustement économique? Va-t-il dans le bon sens?

 

Cela dépend comment il sera appliqué. C’est par l’économie libérale que l’Algérie s’en sortira.

 

Quel commentaire faites-vous sur les marches du 20 avril 94 initiées par le MCB (NDLR: Mouvement Culturel Berbère) qui se sont déroulées à Alger, en Kabylie et dans les Aurès, revendiquant la prise en charge de la Culture algérienne avec toutes ses composantes sans exclusive?

 

Pour ce qui est de l’Amazighité, je n’ai rien contre, c’est un plus. Mon mari a toujours été pour l’Amazighité et même pour d’autres cultures. C’est un plus, elle est en nous, c’est un apport...

 

Entretien réalisé par Ziad Krichen et Nacer Boudjou

REALITES N° 451 du 3 au 9/6/1994, TUNISIE

 

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