Mohamed El-Korso :«Les histoires officielles ne résistent pas à l’épreuve du temps»

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1ère partie


D’abord un mot sur le laboratoire d’histoire sur la colonisation (LAHISCO) que vous dirigez...


La création d’un Laboratoire d’Histoire sur la colonisation me tenait à cœur depuis de longues années. Il manquait cette identification historique et thématique à l’annuaire des Laboratoires de recherche universitaire. L’appellation contractée du laboratoire renvoie à la dénomination scientifique et thématique du laboratoire ainsi formulée : «Le passé colonial français au miroir du temps présent : Algérie, Mechrek arabe, Méditerranée (XIX-XXI siècles)». Les trois aires géo-historiques étaient et sont plus que jamais des aires géopolitiques et des aires géostratégiques d’affrontements et de dialogue. Quant à la temporalité, elle est dictée par la charge du passé sur le présent. Pas seulement en terme de charge symbolique, mais également en terme d’investissement dans le futur. C’est pourquoi les chercheurs affiliés à ce laboratoire se proposent de porter un regard objectif, critique et sans complaisance à partir d’une approche scientifique pluridisciplinaire sur les thématiques arrêtées. Le LAHISCO est composé de quatre équipes de recherche dirigées par quatre chefs d’équipe. Le premier projet s’intitule : «De la France coloniale à la France actuelle : permanence et changement dans ses relations avec ses anciennes colonies et sa politique arabe.» Le second projet s’intitule «L’évolution de la société algérienne entre recherche historique et recherche sociologique», le troisième projet : «Femme et famille algérienne durant la Guerre de Libération nationale et au lendemain de l’Indépendance.» Enfin le quatrième et dernier projet s’intitule : «Colonialisme et émigration entre les deux rives de la Méditerranée à travers les archives françaises, espagnoles et turques.» Nous avons voulu d’une part, rentabiliser un savoir historique et sociologique et d’autre part approfondir nos approches par un renouvellement de nos sources de recherche et une réactualisation de nos questionnements. Il faut dire que nous sommes bien servis par une actualité qui convoque à sa manière un passé controversé. Notre ambition, il faut le reconnaître tout de suite, dépasse de beaucoup nos moyens. Les sciences humaines et sociales restent, malgré les efforts consentis, le parent pauvre de la recherche. A ce propos, nous prévoyons d’organiser mi-décembre 2009, un colloque international de trois jours sur les exilés de Nouvelle-Calédonie et de Guyane et déjà nous butons quant au mode de financement élevé de l’opération. Mais qui ne tente rien, n’a rien, comme dit le proverbe. Le LAHISCO profite de l’opportunité que nous offre votre quotidien, pour lancer un appel à sponsoring. L’un des objectifs de ce colloque, est précisément de mettre à l’ordre du jour une page d’histoire oubliée, celle de ces Résistants, Insurgés et de tous ceux qui ont enfreint la législation coloniale, qui ont été punis par l’éloignement. L’un des moments majeurs de cette rencontre, est de faire le lien avec la microsociété algérienne qu’ils ont laissé en héritage à leur descendance de Nouvelle-Calédonie et de Guyane.

 

Depuis 1962 à ce jour, les pouvoirs successifs n’ont cessé d’appeler à l’écriture, voire à la réécriture de l’histoire, plus particulièrement celle de la guerre de Libération. Est-ce à dire que l’historiographie officielle, selon vous, serait réellement falsifiée pour qu’elle soit réécrite et rectifiée ?

Appeler à l’écriture de l’histoire de son pays est un devoir tout comme sa réécriture. D’autres pays comme la France, l’ex-URSS, pour ne citer que ces deux pays, sont passés par là avant nous. Il y a toujours eu une histoire officielle. Celle de la Révolution Française, de la Révolution Bolchevique, celle des Etats-Unis d’Amérique, de la Pologne, de la Yougoslavie etc. Il ne faut pas, de mon point de vue, avoir de complexe en la matière. Ce qu’il faut par contre se poser comme question, c’est quelle histoire et pourquoi faire. Les histoires officielles où tout va pour le meilleur des mondes, ne résistent pas à l’épreuve du temps qui est un juge impartial. La chute du mur de Berlin a entraîné avec elle la chute de toute une littérature historique, philosophique, idéologique, politique etc. Un gâchis énorme en termes d’effort intellectuel, financier et surtout une perte de crédibilité historique, idéologique et politique. Les élèves et étudiants de Russie, apprennent une autre histoire que celle qu’ont appris leurs parents sur les mêmes bancs de l’école. La tentation politique de mettre en place des mécanismes de légitimation a toujours existé, pas seulement dans les pays anciennement colonisés. Les pays capitalistes n’ont pas échappé à cette règle. Là aussi, la politique s’est nourrie et se nourrit d’une histoire nationale lui servant de faire valoir. L’histoire officielle de la colonisation, avec ses institutions, ses historiens, ses universitaires, son budget colossal, ses superviseurs etc.…a fait les beaux jours de l’Empire colonial, de ses armées et de ses politiques. La glorification du fait colonial ne date pas de 2005. Les Cahiers du centenaire de la colonisation en sont l’un des produits, mais pas le seul. Cette histoire là, a gommé l’Autre, l’indigène, l’autochtone, l’Algérien. Elle a fait du Mouqawim (le résistant) et du Muntafidh (de l’insurgé), des «brigands», des «gredins», des «assassins», cet «autre robinet d’eau sale» dont il fallait débarrasser la colonie vers les lointaines îles du Pacifique. La réécriture de l’histoire nationale contemporaine a commencé avec Ahmed Tewfik El-Madani, Cheikh Moubarek El-Mili, Cheikh Abdelhamid Ben Badis, Mohammed Chérif Sahli, Mostefa Lacheraf, Mahfoud Kaddache, Saâdallah Abou El-Qacem, Moulay Belhamissi, Djilali Sari sans oublier le philosophe et sociologue Abdelmadjid Meziane et bien d’autres encore, comme Ali Merad. Il ne faut pas faire l’impasse sur les historiens français qui ont ouvert les yeux des étudiants algériens de Montpellier, de Paris et de France, futurs militants de la cause indépendantiste, sur les hauts faits de l’histoire de leur pays. Citons Charles André Julien, André Prenant, Yves Lacoste et André Nouschi. Ces trois derniers, sont les auteurs d’un magnifique ouvrage dont le titre est à lui seul tout un programme et une réponse à E.F. Gautier et autres révisionnistes d’avant le révisionnisme des années post-indépendance. Algérie, passé et présent est un ouvrage qui a été publié en 1961 et préfacé par un grand géographe ami de l’Algérie, Jean Dresch. En 1957, Marcel Egretaud a publié Réalités de la Nation Algérienne qui sera réédité en 1961. Une mention particulière pour Charles Robert Ageron, dont l’œuvre monumentale sur l’Algérie, constitue un passage obligé pour tous ceux qui travaillent sur l’Algérie coloniale. La réécriture de l’histoire n’est ni un acte de vengeance, ni une négation de l’ancien colonisateur. Réécrire l’histoire de l’Emir Abdelkader, ne veut pas dire l’opposer à Bugeaud ; réécrire l’histoire de la Résistance algérienne ne veut pas dire gommer les insuffisances et trahisons. C’est ce que je comprends par réécriture de l’histoire qui a été falsifiée, déformée et qui continue de l’être pour des raisons idéologiques par les révisionnistes pieds noirs et apparentés qu’ils soient de France ou d’Algérie. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes comptables de ce que nous écrivons, de ce que nous publions. Que nous sommes responsables de la formation que nous prodiguons dans nos écoles, collèges, lycées et universités. En un mot comme en mille, les universitaires sont les façonneurs de l’Algérie de demain. L’histoire nous jugera sur nos écrits et leurs portées.


Si les précurseurs parmi ceux qui se sont engagés dans la réécriture de l’histoire, tels que M’barek El Mili, Tewfik El Madani ou Mohand Cherif Sahli, ont essayé par leurs travaux de «décoloniser l’histoire», ne pensez-vous pas que les historiens contemporains peuvent faire autant que leurs aînés pour la «dénationaliser» ?


Cette question prolonge sur le plan méthodologique celle qui l’a précédée. Toute écriture est un acte militant. Ecrire sur l’implantation des villages de colonisation, ou sur la bataille dite d’Alger, est un acte militant du point de vue de l’historiographie coloniale. Ecrire sur la bataille d’El Maqtaa’ qui a vu la victoire de l’Emir Abdelkader sur le général Trézel, en 1835, ou écrire sur le Congrès de la Soummam de 1956, est du point de vue de l’historiographie nationale, un acte de militant. Mais l’historien algérien est confronté à une double difficulté : décoloniser et dénationaliser l’histoire de l’Algérie. Si la première a été relativement facile à mener, encore que la seconde est bien plus complexe, du fait de deux facteurs majeurs : la proximité de l’événement et sa prégnance sur la vie nationale et quotidienne. Par nationale, nous entendons, politique. Par quotidienne, nous entendons les traces du passé sur le vécu des générations mémorielles de 1945-1954-1962. Comment demander aux militants devenus historiens, qui ont subi le colonialisme et toutes les facettes de la répression des paras par exemple, de prendre de la distance par rapport à l’événement. Difficile. Très difficile. Et pourtant, Mohammed Téguia, Taleb-Bendiab Abderrahim, Mahfoud Bénoune, Mahfoud Kaddache, pour ne citer que ceux-là, ont montré le chemin. La démarche scientifique, objective, doit primer sur tout le reste. C'est-à-dire sur notre propre regard, sur nos appartenances politiques, culturelles, religieuses etc. Nous devons nous dépouiller de notre subjectivisme, comme je ne cesse de le répéter à mes étudiants de magister. Ce n’est pas facile, car à force de travailler sur un sujet il finit par nous habiter. Nous nous identifions à lui. Il fait corps avec nous. Ceci est valable pour les chercheurs du monde entier. Le tout est de pouvoir faire la différence entre une recherche scientifique qui apporte des réponses objectives en vue de faire avancer la science et ses propres convictions et appréciations. Ce n’est pas le trop de nationalisme qui est à craindre, car il s’éteindra de lui-même avec l’extinction des historiens de soixante, soixante dix ans. Ce qui fait peur, c’est la falsification de l’histoire, surtout celle de la Révolution ; par ignorance, par défaut de formation, par manque de rigueur méthodologique, plus grave encore, par surenchère, par démagogie. Ce danger est plus destructeur que celui que je viens d’évoquer. C’est le plus grand et le plus grave des dangers des années à venir. Ce qui est en cause, c’est la formation qui n’admet pas, qui ne laisse pas de place à la critique, remplacée par un «apologétisme» aveugle et sans limite. Il en est de l’université comme de la société. De véritables groupes de pressions se sont constitués, formant une administration occulte avec, en prime, des quotas revendiqués à tous les échelons de la formation et du recrutement. Cette situation appelle une solution réfléchie, mais urgente, pour stopper la gangrène. La violence que connaît le secteur de l’éducation et de l’enseignement supérieur, n’est que l’expression de la régression d’un système acculé à gérer les crises dues à des flux continus d’élèves et d’étudiants. Le savoir et la pédagogie n’occupent plus - d’une façon générale- la place qui était la leur.

 
Entretien réalisé par Halim Boudjou
09-05-2009, La Nouvelle République

Publié dans Histoire

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