"Où s'en va le soleil?"

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« Ils ne me laisseront pas en paix tant que je n'aurai pas tout dit ce qu'ils furent»

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Allaité viscéralement d'une vocation vouée à l'introspection réflexive sur soi et l'autre, tu es habité par tes consciences alarmées. Hubert Juin, toi mon frère d'écriture et d'ivresse artistique, tu vis une vie enfouie dans ['enfouissement primordial «Je suis qui parle, et le soleil pèse sur mes épaules. Je me tais : Il m'aveugle. » Semblablement, on est pétrifié dans un champ, un champ de tournesols, un champ d'espérance, de soleils accablants, libérateurs. Tu nous as nourris d'un « pain de poèmes ».

Tu menais des tâches d'écriture ardues, contre l'ânonnement des esprits pétrifiés, coulés dans le béton des villes qui dévorent des paysages enchanteurs. Une cité-usine, métamorphose d'un paysage usinier, s'installant au détriment du bois et du champ fleuri où coule la Messancy qui « chantait avec des libellules haut perchées perdues de soleil chaud d'aiguilles tout un vocabulaire d'émeraude... »

En te lisant, je me souviens d'avoir galopé tout au long de la Soummam, une rivière semblable à celle de ton enfance. Dans mes souvenances, elle est babillarde, coléreuse coulant dans la Méditerranée. Une rivière tant chantée par les poètes et qui a vu tant de gens pleurer sur ses berges «J'ai vogué dans le hasard. Couru sur les berges. Sable de la Soummam. A coups de sabots. Ces moments m'ont oublié ». Je me souviens d'avoir tout assemblé pour la protéger contre d'éventuelles dénaturations. Elle m'a laissé orphelin.

Ensoleillée, parfois révoquée dans le dédale de l'amertume, d'avoir tout dit et tout fait, notre vie resurgit pour braver l'incertitude.

Dans une communion des esprits fédérateurs, tu me tiens la main, aveuglé par l'apathie des jours, me croyant esseulé. Puisque frère d'Albert Camus, tu l'es, et d'Aragon, et de Mouloud Feraoun, et de Maurice Audin, et d'Aimé Césaire, Miro, Tapiés... pour ne citer qu'eux (pardi ! Ce n'est pas assez !). Compatriote d'une patrie philosophique, décadenassée, dépoussiérée, virtuelle. Une patrie des cœurs et de la félicité humaine. Une patrie où la xénophobie ambiante s'envole en éclats.

Ensoleillé de l'intérieur, tu es malgré toi te baliseur des routes, contre les rudes épreuves "Le soleil, un faisceau de lumière, une plainte qui va son chemin, une route qu'on mène tout au long d'une route où s'en va le soleil » Je m'engorge de tes idées, de ton style, de ton œuvre immense de sidérurgiste des hauts fourneaux de l'écriture. Une écriture enflammée, ayant vécu les aléas de l'interdit pour s'instruire. Une écriture forgée dans la forge des aciéries pour faire parler les hommes résignés, vaincus, ces « paysans taiseux pour qui la parole reste une chose étrangère, voire dangereuse. Le silence est de règle d'or. »

Enrobé dans la même fratrie des écorchés de l'écriture, pour l'élan à la parole à réinventer. Tu te portes à leur secours, leur rendre la parole ou si le besoin est impérieux, tu leur restitues la vie qui les a quittés « Je suis le chroniqueur d'une vie morte. Le seul témoin »

Essayiste, poète, prosateur, editor, liseur, romancier, critique des arts et des lettres, biographe, pas à pas tes œuvres m'ont séduit « Les guerriers de Chalco», «Le rouge des loups», «Les visages de fleur»... ». Tes échappées poétiques me sont d'un goût aromal. J'ai réappris qu'écrire, en travaillant les mots, les rameuter, les mettre à vif, les transformer en images saisissantes, c'est redonner aussi une cohérence à sa vie, la reconstruire « C'est redonner au jour et à fa nuit des couleurs qu'ifs ont perdues ».

Emerveillé par une nature interrogée et interpellée, tu t'arc-boutes pour une communion du labeur. Tu t'insurges contre les bien-pensants qui ne pensent pas. Contre les bavards, qui croient penser.

Hubert Juin, crois-tu nous avoir quitté en silence ? Et de nous avoir laissés indemnes de la rage, de vouloir outrepasser, la vie nourrie de ton œuvre littéraire ?

 

Nacer Boudjou

in Hubert Juin: Le paysage à plus d'un titre

Ailes du livre, février 2002 Athus-Longwy

 

 

 

 

 

 

 

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