La Table de Jugurtha : un site historique amazigh à Kelâat-Es-Senan en Tunisie

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Beaucoup de ces berbères tunisiens de Tejarouine et de ceux des nombreuses associations culturelles de tout le Kef se revendiquent de la descendance de Jugurtha.

C’est le 1er janvier 104 de notre ère que l’Aguellid des Imazighen fut exécuté.

En guise d’introduction, je rappelle à tous, bientôt cela fera 19 siècles ( le 1er janvier 2004 ), jour pour jour que Jugurtha, roi de tous les berbères fut exécuté (le 1er janvier 104 de notre ère) dans sa prison du Tullianum, sur le Forum romain en Italie. L’illustre chef Amazigh a subi d’ultimes supplices. Ses deux fils, qui avaient précédé le char du triomphe, furent envoyés à Venusia, où ils passèrent leur vie dans la captivité.

Après avoir perdu devant les armées impérialistes romaines : Cirta Nova Sicca (Le Kef)), Vaga (Béja), Thala, Capsa (Gafsa), Tissidium, Zama (Jemma) en Tunisie, Suthul près de Calma (Guelma) en Algérie et Leptis Magna en Lybie, Jugurtha, le héros de la résistance Amazighe occupa momentanément des places fortes, inaccessibles à la cavalerie ennemie, tel ce rocher, ainsi nommé ’’La Table de Jugurtha’’, dans la région du Kef en Tunisie.

Ce site naturel se trouvant au sud de Tajerouine, près de Kelâat-Es-Senan en Tunisie, a servi de forteresse aux armées numides de Jugurtha. C’est une curiosité naturelle, formée d’un immense plateau de 200 mètres tombant à pic de tous les côtés. Il a une superficie à plus de 80 hectares. On peut y monter grâce à un escalier taillé dans le roc, avec 150 marches d’époque byzantine. Plus tard, ce rocher devient une forteresse d’insoumis qui résistèrent longtemps aux troupes beylicales avec son chef, Senan. Kelâat-Es-Senan est une commune du Gouvernorat du Kef, un gouvernorat qui a environ 275.000 habitants (3,1% de la population de la Tunisie), qui comprend 12 communes (le Kef, Kelâat-Es-Senan, Tajerouine, Sakiet Sidi Youssef, Kalaâ Khasba, Touiref, Menzel Salem, Djerissa, Dahmani, El Ksour, Nebeur et le Sers). Il a environ 145 km de frontière avec l’Algérie

Ceci étant, d’en haut de la ’’Table de Jugurtha’’ on a une vue sur tout le pays. On peut voir les collines de l’Est algérien. De vieilles racines retenaient de grosses pierres brunies par le temps. Un chemin sculpté par le flux et le reflux des pèlerins ou de flâneurs s’enveloppe d’un mystère. Des ruines d’une vie antérieure sont perceptibles. Elles dressent l’étendard de la fidélité et de la fierté. C’est une cité primitive dont une partie était creusée dans la roche et une autre bâtie sur une plate-forme. Une fortification naturelle, hissée sur de falaises tombant à pic. Des nuées de rapaces survolent le ciel brumeux, dérangées par les exclamations des visiteurs. A croire que toutes les forteresses des vieilles médinas s’étaient inspirées de ce site abrupt, sans paroles et sans écriture, à l’écart des cités antiques et des grandes agglomérations actuelles. Un lieu de mémoire. Un lieu de résistance et de survie.
Jugurtha traqué, persécuté, trahi par ses proches avait dû s’y réfugier avec ses armées, sa population, combattant Rome impériale. Le bétail et les troupeaux de chèvres ou de moutons avaient leurs bassins d’eau et suffisamment de l’herbe grasse, ainsi que leurs étables aménagées dans des anfractuosités de la roche. Quant aux chevaux, les chevaux numides ’’Barbes’’ avaient leurs écuries. Les soldats avaient leurs casernements et le peuple leurs logements ravitaillés par des silos, des réserves de céréales et par des citernes d’eau. Des points d’observation pour les sentinelles incrustées dans la roche sont jusqu’à présent visibles. Des vestiges de pâtés de maisons et d’un fort subsistent jusqu’à présent. Des bougies brûlent au milieu des ruines d’une ancienne église. Un mausolée d’un saint « Sidi Djawar » constitue un lieu de pèlerinage des tribus vivant dans la vallée, au bas de la ’’Table de Jugurtha’’ à Kalât-Es-Senan.
On croit savoir que l’armée romaine avait tenu siége au pied de la falaise. Elle avait établi un camp équipé de herses. Des postes avancés protégés de tronc d’arbres étaient dressés au pied de la falaise. Les pierres ayant servi aux travaux étaient encore perceptibles. La présence de cendre, de restes d’escargots, de débris de silex témoignent de l’occupation des lieux au temps préhistorique. En visitant ce lieu, il y de quoi « être berbère et le revendiquer avec énergie ». Tout au long de l’escalade, on transpire sa berbérité sous ses aisselles, jusqu’aux creux de ses genoux, entre ses orteils, sur tout son corps.

Un extrait de "La guerre de JUGURTHA" par l’historien latin Salluste relate comment les armée romaines ont délogé Mass Jugurtha, sans toutefois le vaincre. Puisque d’autres batailles ont eu lieu jusqu’au jour où Bocchus le livra aux Romains.

« XCII.Non loin de la rivière Mulucha, qui séparait les états de Jugurtha de ceux de Bocchus, était, au milieu d’un pays tout plaine, un rocher très haut, avec une plate-forme suffisante pour un petit fort, et un seul sentier très étroit pour arriver au faîte, taillé à pic par la nature ; il semblait avoir été travaillé de main d’homme, suivant un plan. Tel était le poste que Marius voulut prendre de vive force, parce qu’il renfermait le trésor de Jugurtha. La chose s’accomplit, grâce plus au hasard qu’à sa prévoyance. Il y avait dans le fort pas mal de soldats, une assez grande quantité d’armes et de blé, et une source. Les terrasses, les tours et autres machines de guerre ne pouvaient, dans l’affaire, servir à rien, le sentier menant au fort étant très étroit, avec des bords escarpés. C’est avec de gros risques et sans aucun profit qu’on poussait en avant les mantelets, car, pour peu qu’on les avançât, ils étaient détruits par le feu et les pierres. L’inégalité du terrain ne permettait pas aux soldats de rester devant leurs ouvrages, ni de servir sans danger sous les mantelets ; les plus braves étaient tués ou blessés, et l’effroi des autres en était accru.

XCIII. Marius perdit là bien des journées et se donna en vain beaucoup de mal. Il se demandait avec anxiété s’il renoncerait à une entreprise qui s’avérait inutile ou s’il devait compter sur la fortune, qui souvent l’avait favorisé. Il avait passé bien des jours et des nuits dans cette cruelle incertitude, quand par hasard, un Ligure, simple soldat des cohortes auxiliaires, sortit du camp pour aller chercher de l’eau sur le côté du fort opposé à celui où l’on se battait. Tout d’un coup, entre les rochers, il voit des escargots, un d’abord, puis un second, puis d’autres encore ; il les ramasse, et dans son ardeur, arrive petit à petit près du sommet. Il observe qu’il n’y a personne, et, obéissant à une habitude de l’esprit humain, il veut réaliser un tour de force. Un chêne très élevé avait poussé entre les rochers ; d’abord légèrement incliné, il s’était redressé et avait grandi en hauteur, comme font naturellement toutes les plantes. Le Ligure s’appuie tantôt sur les branches, tantôt sur les parties saillantes du rocher ; il arrive sur la plate-forme et voit tous les Numides attentifs au combat. Il examine tout, soigneusement, dans l’espoir d’en profiter bientôt, et reprend la même route, non au hasard, comme dans la montée, mais en sondant et en observant tout autour de lui. Puis sans retard, il va trouver Marius, lui raconte ce qu’il a fait, le presse de tenter l’ascension du fort du même côté que lui, s’offre à conduire la marche et à s’exposer le premier au danger. Marius envoya avec le Ligure quelques-uns de ceux qui assistaient à l’entretien, afin de vérifier ses dires ; ils présentèrent l’affaire, suivant leur caractère, comme aisée ou difficile. Pourtant, le consul reprit confiance. Parmi les trompettes et joueurs de cor, il en choisit cinq des plus agiles, avec quatre centurions pour les défendre, enjoignit à tous de se mettre aux ordres du Ligure et décida que l’affaire serait exécutée le lendemain.

XCIV. Au moment fixé, tout étant prêt et heureusement disposé, on gagne l’endroit choisi. Les ascensionnistes, endoctrinés par leur guide, avaient changé leur armement et leur costume. Tête et pieds nus, pour mieux voir de loin et grimper plus aisément dans les rochers, ils avaient mis sur leur dos leur épée et leur bouclier, fait de cuir comme celui des Numides, pour moins en sentir le poids et en rendre les chocs moins bruyants. Le Ligure allait devant et, quand il rencontrait un rocher saillant ou une vieille racine, il y fixait une corde pour faciliter l’ascension des soldats ; de temps en temps, quand les difficultés du sentier leur faisaient peur, il leur tendait la main, et, si la montée était un peu plus difficile, il les faisait passer un à un devant lui en les débarrassant de leurs armes, qu’il portait lui-même par derrière ; dans les endroits dangereux, il allait le premier, tâtait la route, montait et redescendait plusieurs fois, s’écartait brusquement, et donnait ainsi courage à tous. Après de longues et dures fatigues, ils arrivent enfin au fort, désert de ce côté, parce que, comme les autres jours, tout le monde était en face de l’ennemi. Marius, informé par des estafettes de ce qu’avait fait le Ligure, et qui, tout le jour, avait tenu les Numides acharnés au combat, adresse à ses soldats quelques mots d’encouragement ; puis, sortant lui-même des mantelets, il fait former et avancer la tortue, et, en même temps, cherche à jeter de loin l’épouvante chez l’adversaire avec ses machines, ses archers et ses frondeurs. Mais souvent déjà les Numides avaient renversé ou brûlé les mantelets romains, et ils ne se mettaient plus à couvert derrière les remparts du fort ; c’est devant le mur qu’ils passaient les jours et les nuits, injuriant les Romains, reprochant à Marius sa folie, menaçant nos soldats des prisons de Jugurtha : le succès les rendait plus violents. Cependant, tandis que Romains et ennemis étaient occupés à se battre, avec acharnement des deux paris, les uns pour la gloire et la domination, les autres pour leur vie, tout à coup le son de la trompette éclate par derrière ; d’abord, les femmes et les enfants, qui s’étaient avancés pour voir, prennent la fuite, suivis par les combattants les plus rapprochés du mur, enfin par toute la foule, armée ou sans armes. A ce moment les Romains redoublent de vigueur, mettent l’ennemi en déroute, le blessent sans l’achever, progressent en marchant sur le corps des morts et, avides de gloire, luttent à qui atteindra d’abord le mur, sans qu’aucun s’arrête au pillage. Ainsi la chance corrigea la témérité de Marius, qui trouva une occasion de gloire dans la faute qu’il avait commise. »

L’historien Plutarque nous a transmis un récit détaillé de l’exécution de Jugurtha qui a eu lieu, le 1er janvier 104, pendant le triomphe de Marius : « Revenu d’Afrique avec son armée, il (Marius) célébra en même temps son triomphe et offrit aux Romains un spectacle incroyable : Jugurtha prisonnier ! Jamais aucun ennemi de ce prince n’aurait jadis espéré le prendre vivant, tant il était fertile en ressources pour ruser avec le malheur et tant de scélératesse se mêlait à courage !... Après le triomphe, il fut jeté en prison. Parmi ses gardiens, les uns déchirèrent violemment sa chemise, les autres, pressés de lui ôter brutalement ses boucles d’oreilles d’or, lui arrachèrent en même temps les deux lobes des oreilles. Quand il fut tout nu, on le poussa et on le fit tomber dans le cachot souterrain... Il lutta pendant six jours contre la faim et, suspendu jusqu’à sa dernière heure au désir de vivre... », il aurait été étranglé, selon Eutrope, par ordre de Marius. C’est dans la prison du Tullianum, sur le Forum romain, que l’illustre condamné subit ces ultimes supplices. Ses deux fils, qui avaient précédé le char du triomphe, furent envoyés à Venusia, où ils passèrent leur vie dans la captivité. Pour plus de détails sur la vie de Jugurtha on peut consulter : Plutarque, Vie de Marius ou Le Gall, « La mort de Jugurtha » dans la Revue de Philologie de littérature et d’histoire ancienne, t. XVIII, 1944 pp. 94

Le Professeur Berthier, dans une de ses conférence, a fait le point sur la crédibilité des textes anciens latins. Que les historiens contestent cette crédibilité. Il a démontré dans ses recherches la localisation de Cirta en Algérie et la bataille de la Mullucha en Tunisie. Les textes des historiens de l’époque, Salluste ou Flavius Josephe, correspondaient avec précision dans le cas de la Mullucha à un massif appelé la ’’Table de Jugurtha’’.

Aujourd’hui de Kalâat Es-Senan, une ville au pied de la ’’Table de Jugurtha’’ se glorifie de posséder le site historique Amazigh le plus prestigieux de toute la Berbèrie Orientale. Certains pourront vous montrer même du doigt sur leurs terrasses cette forteresse de l’Aguellid des Numides. Beaucoup de ces berbères tunisiens de Tejarouine et de ceux des nombreuses associations culturelles de tout le Kef se revendiquent de la descendance de Jugurtha.

Nacer Boudjou

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