Genèse du Printemps Berbère (Tafsut n Imazighan)

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20 avril 1980- 28 avril 2008

Moyeuvre-Grande

 

 

 

Le Printemps Berbère (Tafsut n Imazighan), c’est la goutte d’eau de l’aliénation culturelle, identitaire qui a fait déborder le vase.

 

C’est le mûrissement des idées refoulées sur l’identité, la langue et la culture berbère, transnationale, et ceci depuis des décennies. Ce sont les frustrations des Berbères, ces gens du terroir, légués au banc des accusés par une histoire injuste et macabre. Ce sont tous ceux qui sont venus des quatre horizons de la planète: des Balkans (Asie Mineure), du Levant, des îles et des côtes méditerranéennes, du Sahel et des contrées lointaines… ont formé les nations nord africaines et qui sont exclues de la société.

 

C’est la résistance au rituel « tout va bien, tout est arabe et islamique ». Un arabo islamisme sclérosé qui va au secours d’un islam traditionnel où la femme est recluse dans ses droits élémentaires.

 

Lorsque le style de construction berbère de l’habitat qui a donné lieu à des villages fortifiés : Tighremt, Agadir, Tasga... perd son cachet original au détriment d’une architecture anarchique, gagné par le béton, il ne reste au Berbère que la révolte. Lorsque la tradition orale : contes, proverbes, devinettes, les mots de sagesse sont remplacés par des feuilletons à l’eau de rose, il ne reste au Berbère que la révolte…

 

L’identité totale de la berbérité s’effrite au détriment d’une culture importée, imposée par les médias, le parti unique FLN. Déjà que la crise berbériste dans les années 40 a connu des revers. Les dirigeants alignés à la thèse algéro-algérienne, Imache Amar, M’barek Ait Menguelet, Ouali Benai, Khalifati Mohand Amokrane… ont été éliminés politiquement et physiquement.

 

Réponse au ras-le-bol

 

Le printemps berbère (Tafsut n’Imazighan) en 1980, c’est la réponse des étudiants à la tragédie de l’histoire collective, vécue dans la douleur, la gène et la mélancolie. Néanmoins, sans se plier au diktat. Le peuple à l’histoire glorieuse, réduit en une  multitude de peuplades « résiduelles », en une ombre rasant les murs « hitiste », personnage loufoque de Fellag n’a pas capitulé. Nourri de valeurs démocratiques, républicaines, laïques, ce peuple méditerranéen, africain, au parcours historique prestigieux, aujourd’hui sans Etat (un état confisqué), sans pouvoir, réduit en diaspora dispersée aux quatre coins du monde et sans bénéficier de richesse de son sous-sol ancestral, s’est réveillé d’un long sommeil au printemps 1980, pour affirmer sa volonté d’être soi-même. Une indépendance culturelle brandie, tel un étendard des proscrits, des bandits d’honneur, des libérateurs…

 

En dépit des services de police, reliés par une administration aux ordres d’une idéologie dogmatique qui font de l’exercice (maintien de l’ordre), pour noyauter les forces émergeantes,  parmi les étudiants, les ouvriers, tous les citoyens,  la conscience berbère a forgée ses armes. Qui sont la Paix, le Dialogue, la Concertation et la Justice, pour amorcer un processus démocratique à l’instar des Grandes Nations dans le monde.

 

Prémices du Printemps

 

Déjà l’Algérie a connu des moments de troubles : Suppression de la chaire berbère à l’Université d’Alger (1973), la radio Kabyle de Paris, La fête des cerise à Larbaa n’Ath Iraten : 3 morts (1974), l’incorporation des jeunes pour Tindouf (1975), Charte nationale, Interdiction à Kateb Yacine de se produire (1979), Affaire des poseurs de bombe, Mort mystérieuse de H. Boumediene, Parachutage d’armes au Cap Sigli, Election de C. Bendjedid, libéralisme sauvage…

 

10 mars 1980

 

On interdit à Mouloud  Mammeri de donner une conférence sur la poésie ancienne à l’université de Hasnaoua (Tizi Ouzou). Le président Chadli Bendjedid qui devait se rendre à Tizi-Ouzou le 15 mars était dans l’obligation d’annuler sa visite alors que le wali de cette localité en l’occurrence Sidi Saïd multipliait des rencontres et réunions afin d’endiguer ce mouvement en pleine ascension. Les étudiants n’ont pas abdiqué devant ce coup porté par l’administration de Bendjedid à leur libre entreprise. Des manifestations de protestation ont été organisées partout et même en France. Sous le slogan «  anraz wala a neknu » (plutôt rompre que plier), les étudiants se sont organisés en comité pour occuper l’université et se protéger de toutes interventions de forces de l’ordre. Suivis de lycéens, d’écoliers, des employés des entreprises, de l’hôpital de Tizi Ouzou, ils ont constitué des piquets de grève.

 

C’était l’occasion aux Berbères algériens (berbérophones et arabophones) de réfléchir sur les moyens nécessaires pour faire connaître leur culture dans sa diversité.

 

Mouloud  Mammeri en réponse à l’article « Les donneurs de leçons », de Kamal Belkacem, publié dans El  Moudjahid, en date du 20 mars 1980 dit en substance « L’unité algérienne est une donnée de fait. Elle se défini, comme incidemment vous l’avez écrit, dans la diversité, et non point dans l’unicité. A cette unité dans la diversité correspond une culture vivante. La culture algérienne est, dites-vous, "sortie de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits". Votre article est la preuve éclatante qu’hélas elle y est enfoncée jusqu’au cou.

Mais soyez tranquille : elle en a vu d’autres, la culture algérienne, et une fois de plus elle s’en sortira. Elle s’en sortira, car "toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité". C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas ! »

20 avril 1980 (Assaut à l’université de Hasnaoua)

 

20 avril 1980 à 1 h du matin l’opération Mizrana est déclenchée. Les forces de répression envahissent tous les lieux occupés (université, hôpital, usines). Les étudiants surpris dans leur sommeil sont assommés dans leur lit. Les chiens sont lâchés sur les fuyards. Des étudiants sautent des étages de la cité universitaire en slip. Des professeurs sont arrêtés à leur domicile. Tout le personnel de l’hôpital, médecins et infirmiers est arrêté et remplacé par des médecins militaires. Des rumeurs font état de 32 morts et plusieurs centaines de blessés. Une grève générale spontanée a été déclenchée par la population de Tizi-Ouzou, plus aucune enseigne en arabe ne subsiste, ni plaque de rues. La Kabylie était coupée du monde. Interdiction d’accès à tous et aux journalistes en particulier.

Du printemps berbère naîtra ensuite le Mouvement Culturel Berbère, qui prendra le relais dans la revendication identitaire.

Aujourd’hui la langue amazighe est reconnue comme langue nationale et enseignée dans les écoles.

La célébration de cette date 20 avril 1980 a tourné au vinaigre en 2001 où en Kabylie 127 jeunes sont tombés sous des balles assassines des gendarmes et des forces de l’ordre.

 

Nacer BOUDJOU

 

 

Documents :

 

  • Motion des étudiants de la Faculté  centrale (Alger), 10 avril 1980
  • Tract du Comité anti-répression de Tizi-Ouzou, diffusé à Alger mardi 22 avril 1980
  • Séminaire de Yakouren
  • 24 détenus
  • Déclaration des 24 détenus de la centrale de Berrouaghia, publiée dans «  Informations Ouvrières » le 21-22 juin 1980
  • 11 communiqués de CDDCA (Comité de Défense des Droits Culturels en Algérie) (publiés in Revue Esprit-France)
  • Lettre du CDDCA adressée à Georges Marchais, 22 mai 1980
  • Lettre ouverte à C. Bendjedid, par le CDDCA,  avec des signataires, avril 1980
  • Apple à un rassemblement à Paris par le CDDCA, 7 avril 1980
  • Tract du CDDCA diffusé le 7 avril 1980 à Paris
  • Motion du CDDCA remise à l’ambassade algérienne en France suite au rassemblement du 7 avril 1980 à Parsi
  • Appel à la grève du 16 avril 1980, apr le FFS
  • Maître Mécili réagit sur TF1, au nom du FFS, avril 1980
  • EKKR A MM IS UMAZIQ (1945) Idir Ait Amrane
  • Barrer la route à toutes les manœuvres de division- 9 avril 1980- El Moudjahid
  • « Les donneurs de leçons », article de K. Belkacem, publié dans E. M, en date du 20 mars 1980
  • « Le Malaise kabyle » réponse de Mouloud Mammeri à l’article de Kamel Belkacem, paru dans le quotidien « Le Matin de Paris » du 11 avril 1980
  • Lettre à Dda  Lmulud par Thar Djaout
  • Réponse des étudiants de T.O au Télex du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique du 16 avril 1980
  •  Communiqué du ministère de l’E S et de la R S envoyé à l’Université le 16 avril 1980
  • Chronologie du Printemps Berbère

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