ET SI LE ZOUAVE DU PONT DE L'ALMA POUVAIT PARLER…

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ASSASSINATS DE LA SEINE LE 17-18 OCTOBRE 1961:

 

Il ne s’agit pas de refaire l’histoire, ni d’ajouter un quelconque épisode des événements politiques, qui ont marqué d’une encre indélébile l’histoire de la France, au risque de tout embrouiller. Ce soir nous sommes réunis pour gommer l’oubli de notre mémoire, en rendant hommage à la classe ouvrière immigrée algérienne, une main d’œuvre à bon marché, syndiquée dans les fédérations des travailleurs français. Ces ouvriers chassés par la misère qui sévit dans leurs villages, certains avec leurs familles, de nationalité française, portant mention Français Musulmans d’Algérie sont sortis le 17 et 18 octobre 1961, pour manifester dans les rues de Paris, capitale des droits de l’homme, des vainqueurs de la Bastille, afin d’exprimer le refus d’un couvre-feu qui leur était décrété.

Une discrimination à l’égard de cette population parquée dans des bidonvilles, des hôtels mal famée, subissant des abus, des contrôles policiers à longueur d’année. Un hommage aussi est adressé aux Pieds-noirs et aux Métropolitains de souche française, fauchés par des balles assassines de l’OAS, des dérives du FLN et d’autres groupes extrémistes.

La ratonnade

Ces séquestrés des ghettos périphériques formant un sous-prolétariat, ont été accueillis par les CRS, les gendarmes...  avec un acharnement indescriptible : coups de matraque, rafales de mitraillettes… Abandonnés, gisant sur l’asphalte, ils mouraient de leurs blessures. D’autres sont jetés du haut du Pont St Michel dans les eaux glaciales de la Seine, les laissant se noyer sous le regard du Zouave du Pont de l’Alma.

Pour mémoire, l’histoire est courte, amnésique… Ce Zouave, qui les regardait mourir a été édifié en cet endroit, car des contingents de zouaves ‘’Azwaw » issus des montagnes de Kabylie et de l’Algérie toute entière ont été enrôlés pour la guerre de Crimée. Grâce à la témérité de ces braves soldats d’Afrique, fierté de l’empire colonial que fut la Franc, l’armée française a triomphé. Le 17 et 18 octobre 1961, on a insulté l’histoire commune, on a injurié les peuples opprimés. On a détruit toute initiative de paix et de fraternité inscrite dans un processus de négociation.

Sous les ordres du Préfet de Police Maurice Papon, les forces de police, soutenues par des supplétifs de la FPA (Force de Police Auxiliaire) commandée par le capitaine Raymond Montaner, ont fait un carnage : des milliers de blessés, des centaines de cadavres flottaient dans les eaux de la Seine. Des milliers d’arrestations, tortures, expulsions, incorporations de force dans les rangs de l’armée.

Nous rappelons que la première compagnie de la FPA implantée dans un quartier du XIIIe arrondissement parvient à disloquer l'organisation frontiste dans cet arrondissement. Ce succès amène le préfet de police à implanter une deuxième compagnie dans le quartier de la Goutte d'Or. Dès lors, les patrouilles en file indienne de ces hommes en calots bleus, mitraillette à la ceinture, fait partie du paysage des XIIIe et XVIIIe arrondissements. Dans la lutte que mène la préfecture de police de Paris contre le FLN, les FPA sont en première ligne[].

L'efficacité de la FPA, a eu pour contrepartie l'emploi de moyens illégaux et moralement condamnables comme les arrestations et détentions arbitraires et la pratique systématique de la torture[]. Ces méthodes sont dénoncées dans la presse de gauche, et ce sont peut-être ces protestations, mais aussi l'ouverture des premiers pourparlers d'Évian entre le gouvernement français et le GPRA à la fin du mois de juin 1961, qui aboutissent au regroupement des compagnies de FPA au fort de Noisy à Romainville.

Contexte historique

La communauté algérienne en France connait une forte expansion: 211 000 personnes en 1954 est passée à 350 000 en 1962. Une grande partie de cette communauté, est concentrée dans le département de la Seine. Les travailleurs algériens, souvent manœuvres, parfois ouvriers qualifiés, vivent souvent dans des bidonvilles comme à Nanterre, Aubervilliers, Argenteuil ou Bezons ou dans les quartiers les plus miséreux de Paris comme la Goutte d'Or ou Ménilmontant[]. L'imposition prélevée sur eux représente près de 80% des ressources du FLN, le restant provenant des aides de la Ligue arabe et pays de l'est. Pour le travailleur algérien, il représente entre 5% et 9% de son salaire.

Le couvre-feu

Le 5 octobre 1961, le préfet de police Papon diffuse un communiqué de presse qui institue un couvre-feu pour cette communauté. « Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement entre 20h30 et 5h30 du matin. » En fait, il s'agit pour Papon de riposter au FLN pour prendre un avantage définitif dans la « Bataille de Paris » qui oppose depuis 1958 le FLN à la police parisienne[].

Sur le plan intérieur, le couvre-feu est violemment critiqué non seulement par les forces de gauche comme le parti communiste et la CGT, mais également par le MRP, et même par le commissaire Dides, ancien député poujadiste qui présente la mesure comme « une manifestation de racisme contraire à nos traditions »[]. Selon la constitution de 1958, les Algériens étaient des citoyens à part entière et ils ne devaient donc pas être l'objet de mesures discriminatoires.

Tragédie

Cette tragédie du 17 octobre 1961 s’est produite au moment où les armes dans les maquis, dans les zones urbaines commençaient à se taire. Au moment où des négociations de paix, d’indépendance… se sont engagées entre le GPRA et l’Etat français, sous l’impulsion du général de Gaulle.

8 janvier 1961 : référendum proposé par le Général de Gaulle approuvant la politique d'autodétermination des populations algériennes est organisé simultanément en France et en Algérie. Dans la métropole, 75,26 % des français se déclarent en faveur de la création d'une république algérienne. Dans le département français (Algérie), 70 % disent "oui" à l'autodétermination.

20 mai 1961 : ouverture des négociations d'Evian entre le gouvernement français et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne. L'Algérie sera indépendante.

Juillet 1961 : les négociations se heurtent temporairement sur la question de l'avenir du Sud algérien.

Avant cela, avant de choisir la voie de la paix par les deux belligérants, la France coloniale a tout essayé pour dissuader le peuple colonisé, en s’enfonçant de plus en plus dans la sale guerre : opérations militaires de grandes envergures, installation de la ligne Challe, pour empêcher les combattants du FLN de circuler, bombardement de Sakiet-Sidi Youcef en Tunisie, détournement de l’avion transportant les leaders politiques, quadrillage des zones rurales, regroupement des populations, torture, exécutions sommaires …

Le FLN-ALN, répondait par les attentats dans les grandes villes, telle la bataille d’Alger et l’ouverture d’un deuxième Front en France.  La guerre est portée au cœur même de la France dont son territoire est structuré en 7 wilayas par la Fédération du FLN de France.

Les pourparlers avec le FLN et la partie civile algérienne constituent la voie loyale pour un cessez-le-feu et l’indépendance nationale.  Il s’en est suivi de :

18 mars 1962 : signature des accords d'Evian, négociés par le G.P.R.A. et la France.

1er juillet 1962 : référendum en Algérie : les accords sont adoptés à la quasi-unanimité des votants.

3 juillet 1962 : reconnaissance officielle de l'indépendance de l'Algérie.

Aujourd’hui, nous rendons non seulement un hommage à ces français de souche algérienne venus de l’une de ces colonies les plus riches économiquement, fournissant des hydrocarbures, des matières premières, des produits agricoles… nourrissant la métropole, mais une pensée aussi à tous les Pieds noirs, victimes de l’OAS, de la surenchère du FLN… Parce qu’ils veulent vivre dans leur pays qu’est l’Algérie. Les uns et les autres voulant bâtir une fraternité selon la devise républicaine.  

Qui est Maurice Papon ?

Maurice Papon auteur de l'hécatombe du  "17 octobre 1961" s’est fait rattraper par l’histoire. Il est né le 3 septembre 1910 à Gretz-Armainvilliers (Seine-et-Marne), décédé le 17 février 2007 à Pontault-Combault (Seine-et-Marne), était haut-fonctionnaire français, condamné en 1998 par le tribunal pour complicité de crimes contre l'humanité pour des actes commis en tant que fonctionnaire du régime de Vichy.

Préfet de police de Paris entre 1958 et 1967, il est également connu pour son rôle capital dans la répression sanglante des manifestations du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962, ainsi que pour avoir dirigé la société française des verreries champenoises, en 1977, quand Pierre Maître, syndicaliste, fut assassiné par un commando de la Confédération des syndicats libres.

Après l'Armistice, il rejoint le nouveau régime de Vichy en tant que sous-préfet soutenant les idées de la Révolution nationale du Maréchal Pétain et de son gouvernement. En 1942 il est nommé secrétaire général de la préfecture de la Gironde, à Bordeaux, en zone occupée. Bras droit du préfet de la Région Aquitaine Maurice Sabatier, il dirige le Service des questions juives. Jusqu'en mai 1944, ses services recenseront les Juifs dans les hôpitaux, les sanatoriums et les maisons de retraite et organiseront leur arrestation et leur déportation de la région bordelaise vers le camp de Drancy créé en 1941.

Il poursuit alors une carrière de haut fonctionnaire. Il est nommé préfet de Corse en 1947, puis préfet de Constantine (Algérie) en 1949. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur en 1948. En 1951 il devient secrétaire général de la préfecture de police de Paris. En 1954 il part pour le Maroc comme secrétaire général du protectorat, où il aide à réprimer les nationalistes marocains. En 1956 il retourne à Constantine pendant la Guerre d'Algérie.

Il est inculpé en 1983 de crimes contre l'humanité mais ce n'est qu'en 1997 que débute son procès, après 17 années de batailles juridiques. Il est renvoyé, le 18 septembre 1996, devant la cour d'assises de la Gironde par la chambre d'accusation de la cour d'appel de Bordeaux. Il est condamné en 1998 à une peine de 10 ans de réclusion criminelle, d'interdiction des droits civiques, civils et de famille pour complicité de crimes contre l'humanité par la cour d'assises. Mais le procès n’a pas pris en charge, les outrances et les crimes appliqués aux Algériens en les précipitant dans la Seine

Laissé en liberté provisoire au début de son procès par une décision de la cour d'assises de la Gironde, Maurice Papon s'enfuit en Suisse en octobre 1999 à la veille de l'examen de son pourvoi en Cassation. Arrêté dans un hôtel helvétique, et aussitôt extradé, Maurice Papon est finalement emprisonné à la prison de Fresnes, dont il sort le 18 septembre 2002, après 3 années de détention, sur la base d'un avis médical concluant à "l'incompatibilité de son état de santé avec la détention en raison de son état de santé" et de la « loi Kouchner », nouvellement votée. Il est alors assigné à résidence dans sa maison familiale de Gretz-Armainvilliers en Seine-et-Marne. Maurice Papon décédé le 17 février 2007 a été inhumé dans le cimetière de Gretz-Armainvilliers aux côtés de ses parents et de sa femme.

Le dénombrement des morts

La question du nombre exact d'Algériens tués par les forces de l'ordre reste la question la plus fortement débattue.  200 à 300 morts estime-t-on. [Il est également probable que certains corps ont été enterrés en secret plutôt que d'être remis aux autorités françaises tant redoutées. []

La presse

Si L'Humanité et Libération contesteront nettement le bilan gouvernemental, même Le Figaro, publie des articles sur les excès commis par la police, évoquant par exemple des « scènes de violence à froid » dans les centres d'internement. Le Monde rendra également compte de ces conditions de détention abominables. Le numéro de Témoignage chrétien daté du 27 octobre 1961consacrera un dossier complet au massacre des Algériens. L'ensemble des revues de gauche, L'Express, Esprit, Les Temps modernes, au sujet de la violence de la semaine du 17 au 20 octobre, souligne à quel point la répression en France ressemble à ce qui se passe en Algérie[].

Le 26 octobre 1961, Georges Montaron, directeur de Témoignage chrétien, Claude Bourdet, directeur de France Observateur, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, directeur de Libération, le RP Avril, directeur de Télérama, le Pasteur Lochard, Jean-Marie Domenach, directeur de la revue Esprit, Jean Schaeffert et André Souquière, organisent à la Mutualité, un meeting pour « protester contre les violences policières et la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris ».

Conclusion

Des décennies se sont écoulés depuis que ces crimes ont été commis et ceux qui les ont organisés n'ont jamais eu à rendre compte ni de leurs décisions ni de leurs actes, mis à part le procès de Maurice Papon pour la période de l'occupation nazie. Cette situation est inadmissible ; elle ajoute à ces massacres l'humiliation aux victimes et à leurs proches ; elle autorise toutes les négations.  Afin que cesse cette injustice entourée d'un silence complice, un appel est lancé par le mouvement associatif et des personnalités politiques pour que la République reconnaisse enfin qu'il y a eu crime, pour que soit créé un lieu du souvenir à la mémoire des victimes et des disparus, pour que l'oubli ne vienne pas s'ajouter à leur assassinat.  Que la justice, la vérité, le combat indispensable soient appliqués pour s'opposer aux crimes contre l'humanité, quels que soient les temps et les lieux où ils ont été commis, quels que soient les régimes qui les ont perpétrés. La lutte enfin contre une raison d'Etat qui triomphe encore, exige que les plus hautes autorités politiques fassent droit à ces revendications légitimes. Les crimes commis les 17 et 18 octobre 1961 doivent être, officiellement et publiquement, reconnus par la République.

 

Après un bilan effroyable suite à une guerre meurtrière, l'Algérie a retrouvé son indépendance, et la France a aboli son système colonialiste. Elle a rapatrié sa population vivant dans l’ancienne colonie. L'Algérie et la France ont paraphé des clauses aux Accords d'Evian qui les rendent des partenaires potentiels dans un développement commun. Un partenariat économique d’exception incontournable dans une vraie coopération bilatérale. N’en déplaise à certains, la France demeure une terre privilégiée d’immigration, d’exil et d’expression libre des algériens.

La visite officielle en Algérie du Premier ministre, les 21 et 22 juin 2008, a permis la signature de deux textes importants : un accord de coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire civil, et un accord de coopération en matière de défense.

Cette soirée est placée sous le signe d'une mémoire revisitée,  et la consolidation de l’amitié des deux peuples dans une dynamique renouvelée.

 

Nacer BOUDJOU, journaliste MULTIMEDIA

Conférence donnée le 16 octobre 2010 à l'Hôtel de Ville de Longwy

 

 

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Guenardeau Didier 03/11/2010 12:49


03 11 2010
Je découvre votre site, il me paraît riche. Je reviendrai.
J'ai publié cette année un roman sur le Maroc et le désir : Au Soleil des Oudaïas.
Si vous souhaitez en prendre connaissance, des extraits sont sur mon site : guenardeau.wordpress.com

Cordialement,
Didier Guenardeau