Emile Durkheim: “ Cérémonies nuptiales en Algérie ”

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Emile Durkheim, éminent sociologue, né le 15 avril 1858, à Épinal en Lorraine, dans une famille juive traditionaliste où l'on devient rabbin de père en fils, très tôt, il se singularise par son agnosticisme. Abandonnant toute pratique religieuse, il fait des études brillantes, passe son baccalauréat à Épinal, et se destine très rapidement à l'enseignement.

Sa vocation prend forme dans un contexte historique des plus troublés qui lui donne un sens tout particulier; en effet, dans une France profondément marquée par la défaite de 1870 contre l'Allemagne, mais également engagée dans la voie difficile de l'industrialisation. Enseigner pour Émile Durkheim c'est avant tout participer d'une certaine reconstruction de l'esprit national. Après ses études à l’Ecole Normale Supérieure à Paris, il obtient l'agrégation en 1882, devient professeur au lycée de Sens.

Fortement attaché aux valeurs de la République, qui, par ailleurs, accorde une place considérable au problème de l’enseignement, Louis Liard dirige au Ministère la refonte de l'Enseignement Supérieur. En effet, au lendemain de 1870, nombreux furent ceux à s'interroger sur l'origine de la défaite, et à considérer la faiblesse relative du système éducatif français comme une cause non négligeable de la victoire allemande. Anxieux de trouver rapidement des réponses aux problèmes de réorganisation sociale et scolaire, les dirigeants de l'époque vont donc favoriser une politique d'échange permettant à certains agrégés français de partir pour l'Allemagne afin d'observer le système. C'est dans ce contexte que L.Liard, voyant en Durkheim un homme brillant désireux de fonder en raison une nouvelle morale civique au service le choisit pour aller à Leipzig auprès de Wundt qui dirige un laboratoire de psychologie. Arrivé à Leipzig, Durkheim découvre le milieu universitaire allemand et la professionnalisation déjà bien avancée des sciences sociales. Outre à Leipzig où il découvre pour la première fois Marx, il résidera également à Berlin et Hambourg.

Publication d'articles et ouvrages

De retour d'Allemagne, quinze ans s'écoulent pendant lesquels, il se livre à un travail acharné, publie différents articles et ouvrages : De la division du travail social en 1893, Des règles de la méthode sociologique en 1895, Le suicide étude de sociologie en 1897. A cela, il organise une équipe de recherche et fonde une revue ‘’L'Année sociologique’’. A travers ses écrits, Durkheim se révèle sensible aux désordres sociaux qui agitent la société française ainsi, lorsqu'en 1894 débute l'affaire Dreyfus, il n'hésite pas à prendre parti et à s'engager ouvertement dans le camp dreyfusard. De 1914 à 1916, il publie un certain nombre de pamphlets anti-allemands, mais en 1916, il apprend la mort de son fils, tué sur le front de Salonique. Peu de temps après c’est l'assassinat de Jean Jaurès, en qui il avait placé de grands espoirs pour l'avenir de la France. Cette mort l'affecte profondément. Il meurt le 15 novembre 1917 à l'âge de 59 ans.

“ Cérémonies nuptiales en Algérie ”

Parmi ses études et ses publications, un essai datant de 1904 sur la société algérienne pourrait nous intéresser particulièrement, il s’agit de : “ Cérémonies nuptiales en Algérie ”, un petit livre, décrivant les rites nuptiaux usités sur les différents points de l'Algérie, analysés avec un soin et une précision que n'ont pas toujours les ouvrages du même genre, tel celui de Maurice Gaudefroy-Demombynes, ‘’Les cérémonies du mariage chez les indigènes de l'Algérie’’. Notes de sociologie maghrébine. Paris, 1901 ; de plus, surtout dans les notes, Durkheim ne craint pas de comparer les pratiques algériennes à celles qui ont été observées chez d'autres peuples.

Deux conclusions nous paraissent se dégager de cette étude. La première est tirée par l'auteur lui-même : c'est qu'en Algérie les cérémonies du mariage ont un caractère archaïque très accusé : elles sont riches en survivances. La plupart sont, par leurs origines, bien antérieures à l'établissement de la civili­sation islamique, et se rattachent aux anciennes religions populaires. De là une assez grande diversité : « Si l'on quitte l'étude du Coran et des livres de la doctrine pour entrer dans la vie même des hommes.... on s'aperçoit que l'uni­formité imposée par l'Islam n'est qu'apparente et que les peuples n'ont point oublié leurs anciens dieux. » Là il touche du doigt les pratiques paganistes ou
animistes des Berbères, peuples de l’Afrique du Nord.
En second lieu, ce travail met bien en évidence le caractère religieux du commerce des sexes, même chez des peuples relativement avancés. Des faits nouveaux sont apportés à l'appui de cette thèse que nous avons bien souvent soutenue ici même. Le mari est traité comme un être sacré ; il est appelé le sultan. On suppose qu'il a des vertus et des privilèges particuliers ; il est au-dessus de tous. La mariée participe au même caractère. Elle siège sur une sorte de trône. Elle ne doit pas toucher le sol ; mais est emportée sur le dos d'une juive dans la chambre nuptiale, tout comme, dans d'autres pays, la jeune fille, parvenue à la puberté, ne communique avec le reste du monde que par l'intermédiaire d'une esclave. Les bains auxquels elle est astreinte sont une autre preuve de son caractère religieux. D'ailleurs, on trouve des traces évi­dentes du tabou des fiancés et du tabou des beaux-parents. On peut se demander si la morgengabe, que l'on retrouve dans ces sociétés, n'a pas elle-même une signification religieuse. Et c'est très vraisemblablement à cette origine que doivent être rattachées les cérémonies du rapt dans lesquelles notre auteur, après tant d'autres, ne voit que des survivances du mariage par enlèvement.« Cérémonies nuptiales en Algérie. » Texte extrait de l’Année sociologique, 7, 1904, pp. 435-436. Texte reproduit in Émile Durkheim, Textes. 3. Fonctions sociales et institutions (pp. 113 à 115). Paris: Les Éditions de Minuit, 1975, 570 pages. Collection: Le sens commun.

Dans ce petit livre, les rites nuptiaux usités sur les différents points de l'Algérie sont analysés avec un soin et une précision que n'ont pas toujours les ouvrages du même genre [1] ; de plus, surtout dans les notes, l'auteur ne craint pas de comparer les pratiques algériennes à celles qui ont été observées chez d'autres peuples.

 

Enfin, il est intéressant de remarquer à propos de ces usages algériens avec quelle facilité les rites utilitaires se compliquent de pratiques qui sont obser­vées, non parce qu'ils paraissent être des moyens nécessaires pour arriver à un résultat désiré, mais simplement pour le plaisir de les pratiquer. Par-dessus ces cérémonies dont l'objet est d'assurer le bonheur du mariage, d'éloi­gner les mauvais esprits, etc., il y en a une multitude d'autres qui n'ont pas d'objet du tout, tournois, luttes, fantasia, dépenses de toutes sortes, etc. Quand une gran­de activité collective est soulevée, elle ne se renferme pas dans les bornes 'marquées par le but qu'elle poursuit ; elle s'étend au-delà, par simple besoin de s'affirmer, de se répandre, se joue en des combinaisons qui ne servent à rien ; c'est-à-dire qu'elle devient esthétique sans qu'il soit possible de marquer un point précis à partir duquel elle prend ce caractère.
            

Nacer BOUDJOU

Sources:

Gaudefroy-Demombynes, Les cérémonies du mariage chez les indigènes de l'Algérie. Notes de sociologie magrébine. Paris, 1901.

 


 

Publié dans Ethnologie

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