Ouiza Bacha : Tislit w anzar ou le passé ressurgi

Publié le

Il y a des femmes qui défraient la chronique par leur travail, leur intelligence, leur création… Et ces femmes ne sont pas toujours connues par le grand public, et parfois méconnues même d’un petit cercle réduit d’amis, de collègues. Mme Ouiza Bacha est de celles-là, à l’écoute de la tradition ancestrale, s’accroche sur le « qui-vive » de la création plastique. Placées aux cimaises du CCF, ses œuvres surprennent tous les visiteurs par tant de finesse, de savoir-faire et de tendresse. L’entretien qu’elle nous a accordé est plus qu’un hymne à l’expression artistique et aux valeurs culturelles de notre patrimoine séculier.

 

On constate que vous n’exposez pas assez souvent et lorsque vous vous manifestez, vos objets (corrigez-moi, vos créations …) sont d’une finesse et d’une sensibilité à nous couper le souffle…

 

Ouiza :  "… Peut-être que je progresse sans me rendre compte, je dis toujours que c’est insuffisant, je me remets sans cesse en question.  « Mes enfants », c’est ainsi que je nomme mes œuvres ; amphores, écuelles, vases, godets, coffrets, je passe un temps fou à les caresser, chaque pièce au besoin d’être cajolées et surveillées. Je leur cherche un endroit adéquat pour leur éviter les intempéries. Ceci dit, un grand rapport est tissé entre les pièces et moi, je dirai presque « sensuel ». Elles sont « mes petits enfants » encore une fois… Si je n’expose pas assez souvent, c’est dans le souci de ne présenter que du nouveau au public."

 

Ces derniers temps, on vous voit beaucoup plus sur le terrain à encadrer et à initier des enfants et même des adultes à l’art de la poterie-céramique. Par quoi êtes-vous motivée ?

 

"Effectivement, lorsqu’on me fait appel, j’organise volontiers et bénévolement des stages d’initiation à la céramique à toutes les catégories sociales. Azazga, Maâtka ont été des ateliers ouverts à tous ceux qui aiment découvrir ou s’initier à un métier mille fois millénaire. Il faut qu’il  y ait plusieurs expériences sur tout le territoire nationale. Je suis motivée par le fait que je sens que je transmets des valeurs à ceux qui sont animés par une soif de connaissances. Et je sens aussi que la fonction d’enseignante revient et m’investit, car auparavant j’étais enseignante. C’est en quelque sorte une déformation professionnelle. C’est aussi une façon de sauver notre culture. Si chacun fait quelque chose modestement, je crois qu’on arrivera : poterie, cinéma, chanson, théâtre… Il faut que les gens s’expriment de mille et une façons. J’aimerai que toutes les écoles m’invitent pour leur faire apprendre à concevoir de beaux objets. Même s’il ne faut que caresser une poterie."

 

Certains objets animés de motifs d’une grande richesse graphique font partie de votre exposition, mais nous ignorons leur signification et leur origine ; éclairez-nous ?

 

"… Ces objets, ces créations, je les ai tirés d’un fonds sans doute oublié par notre génération. Tous ces objets, ces formes font partie d’une symbolique méditerranéenne. Les anciennes croyances païennes du peuple maghrébin ont inspiré nos artisans, artistes des signes, symboles, des légendes, des rites… Une philosophie a pris forme et s’est propagée sur la vie de tous les citoyens. Les objets ont la forme de femmes qui symbolisent la terre nourricière, la fécondité, la mère source de la vie… ça fait partie d’un passé à extraire à ressurgir. « Aghanja », pièce exposée et qui a la forme d’un masque africain, signifie une déeese agraire, dans toutes les cultures maghrébines. Elle s’appelle « Tislit w anzar ». Au moment des sécheresse, tous les villageois organisent une sorte de fête pour rétablir le cycle normal des saisons en provoquant des orages. Vous voyez, tout est lié à la nature, le souci de produire, de vivre mieux, la charrue qui pénètre la terre pour la féconder…"

 

Que signifient les bouts de miroir incrustés dans vos œuvres ?

 

"…Le miroir a fait l’objet de plusieurs sujets d’inspiration poétique, cinématographique, telle la chanson de Chérif Khddam "Alamri". Le miroir est notre confident. Quand on est triste, heureux, on se regarde dans le miroir, et c’est lui qui nous informe sur notre état, on est face à face avec soi-même ; c’est aussi notre projection… L’une des mes premières œuvres comporte un miroir et cela remonte à plus de huit ans. Le miroir a constamment existé dans ma démarche plastique. Toutes les anciennes maisons traditionnelles sont rehaussées de bouts de miroir, sur les « ikufan », sur les murs... Le miroir signifie aussi la beauté féminine. Tous les coffrets des jeunes mariées kabyles sont revêtus de miroirs qui envoient partout des éclats. Toute petite, j’étais éblouie par les lumières qui se dégagent de ces coffrets. Les formes des œuvres que j’expose sont instantanées, semblables aux échantillons extraits directement du lieu où elles ont élu domicile sans formes géométriques raisonnées (pas de carrées, rectangles…). Revenons au miroir ma grand-mère dit : « Il n’y a que le miroir qui me dit la vérité ». C’est un compagnon fidèle et en même temps un juge sévère."

 

Quel est votre livre de chevet ?

 

"...C’est l’ouvrage de Jean Morreau, c’est le seul qui est à notre portée malheureusement. Tous les ouvrages faits sur le répertoire de signes et symboliques méditerranéens sont rares et encore moins la poterie. Les jeunes universitaires, chercheurs doivent compléter ce vide. Au Chili ; le travail de la prospection dans ce sens a été entamé depuis longtemps, d’ailleurs une similitude existe entre les motifs traditionnels, l’art de la céramique amérindien et berbère. Pourquoi a-t-on laissé ce champ d’investigation livré à lui-même ?  A nous de prendre en charge les arts et la culture. D’ailleurs tout ce que je faisais avant, je l’ai remis en cause, je veux faire autre chose en spiritualisant davantage mes œuvres, en les animant par des signes et des motifs ancestraux. En quelque sorte, je leur rends leur langue, expression, écriture, finie la gueule de bois ! L’été prochain, on organisera une grande rencontre culturelle (poésie, théâtre, arts plastiques…) à la mémoire de Taos Amrouche au village, à la maison même où elle a vécu, Forcalquier (Aix-en-Provence) et nous invitons tous les artistes à y participer. Il faut qu’il y ait beaucoup d’échanges, et la culture est le meilleur moyen de connaître l’autre. Cessons de nous entretuer par les armes toujours de plus en plus sophistiquées, « la culture rapproche les peuples »."

 

Entretien réalisé par Nacer Boudjou

Archives

 

 

Publié dans Artisanat

Commenter cet article