L’Art Figuratif en Islam

Publié le

La lecture critique de l'histoire de l’art nous livre des secrets inestimables, on peut même dire inédits. Pourquoi la « porte sublime de l’art » religieux ou profane des musulmans est cadenassée ?  Pourquoi l’art figuratif est mis au deuxième collège ? Et pourtant, l’art figuratif a bien existé chez tous les peuples et même chez les plus austères où le fanatisme était de rigueur.

 

On a beaucoup écrire  à tord ou à raison sur l’art figuratif pratiqué dans les pays où les religions musulmane, chrétienne et bouddhiste sont dominantes. Un flot d’interdits ont été affichés ça et là. Des campagnes de destruction, d’intimidation ont été organisées pour arrêter toute pratique de l’art figuratif dans les églises, palais, monastères, etc. plusieurs raisons ont été données sans toutefois convaincre les artistes ou les consommateurs de l’art. Cela a cultivé le doute, l’incertain sur la valeur esthétique des œuvres découvertes dans les ruines de certains édifices. Et le monde moderne croit que les artistes, surtout arabo musulmans n’ont guère  produit  d’œuvre  où l’être humain occupe une place  centrale ou secondaire. Tout laisse à croire qu’ils n’ont façonné que des entrelacs, des figures géométriques  et des arabesques.

 

Tolérance à l’égard de la création plastique

 

L’art arabo musulman sera donc, s’il ne veut pas être blasphématoire, un art acceptant le symbolisme, la géométrie. Cela a donné l’arabesque, qui est un véritable rêve spirituel de l’artiste. Cela suppose que l’art chez les musulmans en particulier, n’a sa raison d’être que s’il est noyé dans l'abstraction. Mais, les artistes avertis, solidement formés sur le plan théologique, philosophique et esthétique, ont développé un sens critique doublé d’une raison polémiste surpassant toutes idées gratuites. Ils ont su faire assoir une conception plus nuancée et tolérance à l’égard de la création plastique. En faisant face à toutes allusions à un art domestique par des illuminés ou des miraculés.

 

A vrai dire, en dehors de l’anathème jeté par le Coran dans le verset sur les Satans « Les idoles sont une abomination de Satan ; il faut s’en abstenir si l’on veut être heureux ». Verset faisant allusion aux statuaires païens : Al-Lât, Al-Ozza et Manat que les Qorayshites du Hedjaz ont réalisés avant l’apparition de l’Islam pour représenter leurs dieux afin de et les adorer.

 

Ceci dit, le Coran n’a édicté aucune interdiction explicite concernant l’art en général et la figuration en particulier. Ce n’est pas l’objet d’art en tant que création plastique pour matérialiser un état d’âme ou une forte sensation qui est mis en cause,  mais sa déviation vers l’idolâtrie.

Par contre, quelques hadiths qu’il ne faut pas considérer comme dogmes intouchables rapportent ceci : - « Malédiction sur les adorateurs des tombes et des images des Prophètes et des saints ». Il n’est pas dit de ne pas exprimer ses sensations profondes – « Les artistes, les faiseurs d’images seront punis au jour dernier, par un jugement de Dieu qui leur imposera l’impossibilité tâche de ressusciter leurs œuvres ». Ce deuxième hadith semble-t-il s’adresser aux artistes agissant sous la tutelle des riches idolâtres qui leur commandent de façonner leurs dieux. Ce hadith est une forme d’avertissement, pour empêcher la régénération des pratiques païennes des Qorayshites.- « Interdiction de se servir d’ étoffes ou de coussins portant des images » (certains ouléma rapportent que le Prophète en avait dans sa chambre) et que beaucoup de foyers de Médine en utilisent - condamnation du culte de la Croix. Cela se comprend parfaitement, les personnes qui ont embrassé  l’Islam resteront musulmanes et ne reviendront pas à leur croyance initiale sans aucun doute.

 

Toutefois, il faut prendre ces hadits avec clairvoyance, car ils ne traduisent pas une loi religieuse préservée de rajouts et d’interprétation, qui se seraient opérés après la mort du Prophète, ainsi que des polémiques inter-schismes, entretenues par des exégètes, voire : sunnites-shi’ites, mutazilites –kharidjites,etc.  Nous notons que tous les hadiths proviennent de Boukhari pour lesquels il a fait sa propre sélection.

 

Présence de l'art figuratif dans les édifices publics

 

Cette crainte de la figuration n’est point propre à l’Islam. L’Ancien Testament dont Exode (base de la doctrine des judaïses) a inscrit cet interdit. « Tu ne feras point d’image taillée, ni aucune représentation des choses qui sont en haut dans le ciel, ici-bas dans la terre ou dans les eaux, au-dessous de la terre ». Cette citation a déclenché un mouvement incontrôlable chez les empereurs byzantins se traduisant par une violence intitulée « la querelle des images » ou « l’Iconoclasme » entre le 726-843 apr. J.C.

 

Il est cependant vrai, que la tradition musulmane a été au moins vers le VIIème siècle, méfiante envers la représentation humaine et même animale. Mais plus tard elle s’est allégée de ses contraintes une fois que les débats théologiques ont atteint un degré plus accessible.

 

Toute cette effervescence d’interdits inspirés par des textes sacrés ou des traditions rapportée par différentes écoles et sectes, n’a pas eu le dessus sur la tolérance de la pratique de la figuration à l’aube de l’Islam. Un pas décisif sera franchi quand l’artiste musulman osera représenter des sujets vivants : la faune (gazelle, lions, etc. Et puis l’être humain).

 

On voit apparaître l’art figuratif sur les murs de Qsar Al-Hayr Al Gharbi construit en 730 par le calife Hicham de la dynastie omeyyade, Qsayr Amra édifié en 743 à l’est de Amman.

 

Les plus anciennes représentations picturales se trouvent sur les murs intérieurs de la mosquée du Dôme du rocher Qubbat as-Sakhra), élevée par le calife omeyyade Abd-Al-Malik en 691 sur l’endroit où a eu lieu le sacrifice d’Abraham et l’ascension (Mi’râj) du Prophète Mohamed, en chevauchant Bourak, jument ailée  à travers sept cieux pour rencontrer le Créateur.

 

D’après Mouradja Hassan (historien), les portes de la mosquée d’Abd-Al Malak, à Jérusalem ou El Qods, étaient ornées de l’image du Prophète Mohamed, et l’intérieur de l’édifice était garni de fresque représentant l’enfer et le paradis. Les artistes musulmans ne crurent nullement faillir aux lois coraniques en dessinant les traits du Prophète, des personnages vénérés, des califes ou des généraux. Plusieurs fabriques comme celle de Kalmoun, de Daleik reproduisirent ces figures sur les étoffes précieuses et y ajoutèrent des scènes champêtres, etc. Un musée de peinture fut même ouvert à Baghdad, des œuvres de grands talents emplissent les galeries, comme celles de Bassara, Ibn Aziz, Kasir, Ahmed Ben Yusuf, la liste est longue. A ce niveau, la question de la figuration nous semble tranchée par les souverains et les artistes . Al Walid va ériger en 706 une mosquée à Damas. Elle sera décorée par une série de mosaïques qui marqueront un certain progrès, illustrée par  des œuvres figuratives. Par leur iconographie, leurs thèmes et leurs styles, ces mosaïques semblent avoir été commandées par le calife Omeyyade à des artistes convertis ou pas de la Grande-Syrie. L’image de l’utopie universaliste est affirmée avec solennité.

 

Aujourd’hui, il ne reste plus rien de ces chefs-d'œuvre. La dernière fresque trouvée sur les murs des thermes (hammams) représente des femmes nues sortant du bain, est encore intacte. Cette œuvre est considérée comme un spécimen rare en son genre, car elle a atteint in point culminant dans la façon d’imaginer des être humains dans l’art figuratif musulman et en plus, elle nous renseigne sur les canons idéaux de la beauté féminine de l’époque.

 

L’art sculptural a aussi sa place de choix dans la pratique artistique musulmane. Ainsi, plusieurs statues représentant probablement la calife Hichem ont été découvertes à Qasr Al-Hayr Al Gharbi. Egalement un bas-relief a été dégagé dans les fouilles entreprises au Palais du calife fatimide Al Kaim Bi Amr Allah à Mahdia (Tunisie) où des danseuses et musiciens ont été composés.

 

Ainsi, en l’espace d’un demi-siècle ou plus, soit à peu près de 691 à 743, l’acceptation de la figuration est constatée un peu partout dans les demeures des califes musulmans et les édifices d’utilité publique ; hammams, mosquées, etc.

Damas, Baghdad et le Caire, capitales des empires arabo musulmans, connurent de prestigieuses réalisations. Les artistes sont si nombreux que Mecrizi, historien du IX ème  dans son « Kitab Al-Khitat » cite le « Dictionnaire biographique des peintres arabes et musulmans ». Cet ouvrage s’est égaré pendant les guerres d’autrefois. Quelques ouvrages récents édités au Caire et non encore traduits en français donnent des renseignements dignes de fois, sur la pratique de l’art figuratif dans les pays musulmans et des détails sur l’exécution des portraits à la cour des califes.

 

Dans le « Traité de la littérature arabe », publié aussi au Caire en 1913, Djorgi Zeïdan, auteur de l’ouvrage écrit : « Les Fatimides d’Egypte ornaient leurs demeures de tapis et de tentures portant des figures humaines. Un des rois Fatimides Al-Amir Bi-Ahkam Allah construisit au  Caire, tout près d’un lac (Birkatal-Habach), une maison de plaisance avec un kiosque placé sur le bord de l’eau. Les fenêtres de ce kiosque, entouré de verdure, donnaient sur le lac, et, dans chaque panneau il avait fait peindre un poète du temps, avec sa ville natale dans le fond et des fragments de ses poésies tout autour."

 

D’après Conteras, historien, dans son ouvrage « Monuments arabes de Grenade », sur l’une des voûtes du palais de l’Alhambra, sont figurées les amours d’un guerrier arabe et d’une chrétienne, accompagnées d’astrologues, de chrétiens et de maures, ainsi que les animaux existant à l’époque sur la terre Andalouse. La voûte du milieu est la plus intéressante, car l’on distingue dix portraits avec des armoires des    maures, ou peut-être membres du Conseil de la Cour royale. Œuvre sans doute exécutée vers la fin du XVème siècle, reconnaissable par son style qui tient de l’art de la Renaissance italienne. A la « Tour des Dames » de l’Alhambra, un grand nombre de fresque nous montrent des personnages nord-africains, des maures reconnaissable par la coupe de la barbe, le regard, les gestes, les vêtements et les animaux domestiques tels que : le lévrier, le chameau, le mulet, etc.

 

Ouverture aux stimulations intellectuelles et artistiques

 

Les artistes persans comme leurs coreligionnaires Omeyyades, Abbassides ou Fatimides ont toujours été ouverts aux stimulations intellectuelles et artistiques. Plusieurs œuvres artistiques en particulier les miniatures, ont représenté le Prophète Mohamed. En voici quelques unes. « Ascension du Prophète » montée sur la jument Bourak, œuvre de la première moitié du XVIème siècle, illustrée sur une page du Nirami, style de l’école séfévide, devenue propriété du British Muséum de Londres – « Le paradis », page d’un manuscrit du Mirâdj-Nâmeh ou récit de l’Apocalypse de Mohamed, copié en turc, Ouigour, calligraphié par Lalik Bakhshi à Harat en 1436 ; cette œuvre peut faire partie de l’école timouride (propriété incontestable de la Nouvelle  Bibliothèque de Paris). On peut ajouter aussi le « Diptyque illustrant l’histoire de l’Islam » de l’exil de Mohamed à l’âge d’or des musulmans, conçu par le miniaturiste algérien Mohamed Racim.

 

L’apport à la civilisation universelle n’est pas mineur ; l’empereur Humayun, a pendant son exil à Kaboul, n’a pas connu la résignation, et son goût à l’art n’est pas noyé dans la mélancolie. Il fait prendre à son fils Akbar des leçons de dessin et de peinture chez le grand maître persan Abd-us-Samad. Celui-ci lui attribuera le titre de « Pinceau exquise » (Shirin qalam) ; de cette façon, il est bien préparé à assumer de grandes tâches dans l’avenir prochain. Devenu empereur, il reconquit tous les territoires que son père avait perdus, il créa un atelier impérial, il replongea dans l’art. A aucun moment il n’a cessé de rendre visite aux artistes et d’admirer leurs nouvelles œuvres. Il instaura un prix aux lauréats des meilleurs créateurs.

 

Jahangir est un autre empereur moghol qui possède une personnalité qui est à souligner, elle est faite d’anachronismes, un ensemble faste digne d’un Roi Soleil et de ripailles rabelaisiennes, raffinement artistique d’un Médicis à la cruauté d’un Ivan le Terrible, de l’amour de la nature à la poésie. Ils nous a laissé des mémoires qui sont un récit précieux de son règne. Un témoignage curieux du culte que Jahangir avait voué à sa femme préférée « Nur Jahan » (Lumière du Monde) est fourni par les monnaies de l’époque sur lesquelles le nom de l’empereur est associé à celui de sa bien-aimée, exemple unique dans la numismatique musulmane . Jahangir possédait un nombre considérable de manuscrit et d’albums de peinture (muraqqa), ainsi qu’une collection de tableaux européens.

 

Nacer Boudjou

Archives

                       

                                                                                 

 

Publié dans Arts

Commenter cet article