Tripoli: « Trois villes dans une ville »

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Tripoli, construite sur les vestiges de l’ancienne Oea, est agrippée à un promontoire rocheux qui s’avance dans la Méditerranée. Son quartier moderne comprend des immeubles à plusieurs étages, dont certains sont couverts d’une toiture aux tuiles rouges. Toute la ville est parsemée de palmiers dattiers, de mosquées entourées de cactus ou de figuiers.

 

La ville de Tripoli est le pays aux trois cités par excellence : Sabratha, Oea (actuelle Tripoli) et Leptis Magna, fondées toutes dès l’aube de notre ère par les phéniciens et les carthaginois.

 

Le théâtre  de Sabratha est un chef-d’œuvre de la fin du IIe siècle de notre ère. Il est de style baroque fort en vogue dans l’architecture comme dans la sculpture Nord-Africaine. Les Byzantins ont légué des basiliques chrétiennes décorées de mosaïques parmi les plus belles de l’Afrique antique.

 

Oea a été fondée par les phéniciens, en mémoire d’une ville de Syrie. Plus tard, elle tomba entre les mains des Goths. Le second calife Omar tenta de l’occuper, et les habitants furent contraints de l’abandonner après un siège de six mois. Ruinée, la cité a été reconstruite par la suite. C’est en effet, la ville de Septime Sévère, natif du pays, devenu empereur romain en 193 de notre ère. Il fonda une dynastie qui devait régner jusqu’en 235.

 

En la visitant Tripoli au XVIe siècle, Léon l’Africain nota que «Tripoli fut édifiée par les africains, sur les ruines de l’ancienne Tripoli, et ceinte de hautes et belles murailles, située en une plaine sablonneuse, en laquelle il y a plusieurs dattiers. Les maisons sont magnifiques (…) il ne s’y trouve aucun puits ni fontaine, mais seulement des citernes, et toujours le grain y est fort cher, parce que toutes les campagnes de Tripoli sont en sable, comme celles de Numidie. »

 

Tripoli est entourée de remparts, de murs flanqués de tours pyramidales. Elle n’a  que deux portes : l’une s’ouvre du côté de la mer en forme de croissant, l’autre du côté du midi, côté de la terre. « Quant on va entrer dans la rade de Tripoli, à quelques milles de la terre, une verdure superbe et variée dans ses teintes prête au paysage un aspect pittoresque. Certes, rien n’interrompt l’uniformité du sol, qui est d’une couleur claire, presque blanche (…) les maisons, d’une extrême blancheur, plates et couvertes de chaux », écrit Albert Savine, belle-sœur de M. Tully, ancien Consul Général Britannique à Tripoli, au XVIIIe siècle.

 

Les établissements de bains (Hammams) forment, dans les différentes parties de la ville, des groupes de dix à douze dômes. La ville ancienne, la Médina, occupe le centre de la ville, avec ses ruelles, ses façades d’habitations peintes en bleu, marron ou jaune. Les portes en bois sont surmontées de ferronneries rouillées, de style italien

 

Tripoli est un carrefour commercial

 

L’avenue du 1er Septembre est bordée de plusieurs boutiques de vêtements, de chaussures, de pizzerias, de gadgets, restaurants etc.. C’est la rue la plus animée en dehors des souks de la Médina. Tripoli est un carrefour commercial, situé au bord de la Méditerranée, qui exporte des produits amenés du fin fond du désert, de l’Afrique noire vers l’Europe. Autrefois, Tripoli exportait des bêtes féroces destinées au cirque, plumes d’autruches, or, cuir, ivoire, éponges, cire, huile. Elle importait des armes à feu, verroterie, laine, coton, soie, cuivre, chevaux de la Numidie.

 

La richesse de Tripoli a charmé les contemporains, Luys Del Marmol Caravajal, témoin de choix écrit : « (…) mais Tripoli l’emportait en or, en argent, en perles et en autres marchandises à cause du commerce. Il y avait d’ordinaire dans la ville cent cinquante métiers à faire des étoffes de soie (…) sans compter plusieurs marchands et épiciers fort accommodés ».

 

Le géographe Ibn Hawqal écrit : « Tripoli est bâtie en pierres blanches, et s’élève sur le bord de la mer. C’est une ville très riche et très forte ; elle possède de vastes bazars (…) elle produit des fruits délicieux, tels qu’on en trouve rarement dans le Maghreb ou ailleurs, c’est à dire des pêches et des poires incomparables. Les marchandises y abondent ainsi que la laine du pays.»

 

Mais la situation du port est défavorable à l’accostage des vaisseaux. Le vent s’oppose et la mer y est continuellement démontée. Les marins avaient recours aux petites embarcations pour décharger ou charger  les marchandises en tirant les vaisseaux avec des cordes jusqu’aux quais.

 

Les habitants de cette ville ont été décrits par les historiens ou des voyageurs comme des êtres se distinguant par la dignité de leur caractère, par leurs habits et leurs repas raffinés. Ils sont d’une grande beauté physique et morale.

 

Leptis Magna ou Lebida, Lufka

 

Leptis Magna ou Lebida, Lufka, est fondée au 1er millénaire avant notre ère par les phéniciens de Didon. Elle est la troisième cité par son prestige après Carthage et Utique. C’est l’une des cités de l’antiquité les mieux conservées, elle se trouve à 120 km à l’est de Tripoli, à l’embouchure d’une petite rivière (Ka’am), un abri exceptionnel pour la navigation entre le Proche-Orient et la Méditerranée occidentale. La ville fut jadis alimentée par les eaux du Cinyphus. Le port est en partie comblé par les sables d’alluvions qu’entraîne le Wadi-Lebda pendant ses débordements. Il était protégé de la mer au nord et à l’est par les rochers.

 

Leptis a connu divers événements et occupations, qui ont apporté chacun son lot de progrès et parfois de désolation. Les carthaginois chassèrent les grecs de la vallée de la Ka’am au VIe siècle de notre ère. Ils ont développé l’économie qui était basée essentiellement sur les réseaux des caravanes remontant du désert vers la côte, l’agriculture, la pêche, l’arboriculture : poiriers, amandiers et oliviers.

 

Ils adoraient leurs divinités en les hissant sur des piédestaux: Melquart, s’identifiant au Dieu grec Heraklès, Eshmon, le Dieu guérisseur de Didon, identique au Dieu romain de la médecine : Aesculapius, la déesse Astarte et son épouse Baal Amon.

 

Le roi Massinissa de Numidie

 

Après la deuxième guerre punique (218-202) avant notre ère, le roi Massinissa de Numidie étendit son influence jusqu’aux territoires libyens. A sa mort, son fils Micipsa lui succéda, les villes Tripolitaines jouirent d’une autonomie et d’une liberté sans égales. Une fois que ce dernier mourut à son tour, Rome entra dans une période de guerres civiles qui ravagèrent toute la Numidie et la Tripolitaine. Toute l’Afrique finit par tomber sous la souveraineté directe de Rome à la suite de la Victoire de Jules César sur Pompée.

 

Les territoires tripolitains ont connu l’ère de la prospérité due à Auguste et à Néron qui avaient organisé les cités, et  Trajan (98-117) qui a élevé la ville de Leptis au statut de Colonie romaine. Quant à l’empereur Sévère (193-211) qui est un autochtone, il a développé l’urbanisation de toute la tripolitaine, a construit totalement Leptis. C’était sous son règne que la ville a connu le summum de sa richesse. Après son assassinat, Dioclétion qui arriva une cinquantaine d’années plus tard au pouvoir, continua le développement urbanistique jusqu’en 307, puis ce fut le tour de Constantin de prendre le flambeau.

 

La cité a été détruite par les Vandales en 455 et les Byzantins les écrasèrent en 469, en rattachant l’Afrique du Nord à l’empire byzantin sous le règne justinien. Ils gardèrent Leptis comme capitale administrative de la province. L’église catholique fut réhabilitée et de nombreuses basiliques furent transformées en églises. La souveraineté byzantine connut son terme avec la conquête arabo-islamique entamée à partir de 643-644, au moment où Leptis n’était plus qu’une petite ville habitée par les berbères venant de Houara. Ainsi le pouvoir fut déplacé de Leptis au village voisin de Homos.

 

Au XIXe siècle, une population cosmopolite

 

Au XIXe siècle, la population était cosmopolite on y trouvait une importante communauté de Maltais qui habitait le quartier chrétien de la Médina. Celle-ci était divisée en plusieurs quartiers ethno-religieux: celui des musulmans, des juifs et des chrétiens. Les Maltais habitaient près de Bab-Al-Bahr (la porte de la mer) un quartier où se trouvaient les consulats européens, les écoles, les hôtels, les églises, les agences de navigation, et les bureaux de poste.

 

Le Fort de Tripoli, dressé à l’angle nord-est de la Médina est le témoin du passage des espagnols. Tous les murs et les fortifications ont été élevés au XVIe siècle par eux. On suppose que le fort est bâti à l’emplacement d’un vieux fort byzantin et que lui même avait occupé l’espace d’une forteresse phénicienne ou  romaine. Vers le XVIIIe siècle, il a été détaché de l’ensemble construit. Aujourd’hui, on constate que seule sa façade septentrionale se mire dans le bassin d’eau.

 

Les Karamanli, une dynastie héréditaire des pachas

 

La dynastie des Karamanli en a fait sa résidence. Au cours des siècles, il a changé de fonction : palais de justice, magasins etc. Le gouverneur italien l’a occupé en 1911 et y fixa son quartier général. En 1980, avec l’aide de l’UNESCO, le chargé de la culture et du patrimoine y logea le musée national.

Les Karamanli est une dynastie héréditaire des pachas, placée sous la tutelle Ottomane. Ahmed en était le fondateur. Originaire de la famille des Karaman d’Anatolie (1711-1745), il avait remplacé Mahmoud Abou Muwauys Dey. Comme son père, il fut agha dans les rangs des janissaires. En 1745, son fils Mohamed lui succéda pour une dizaine d’années. Le dernier des Karamanli à la tête du pouvoir fut Ali Pacha (1832-1835). Les Ottomans ont eu raison d’eux. Les familles des Karamanli s’entre-déchiraient. Mustapha Negib Pacha était à la tête du pouvoir en 1835. Deux ans plus tard Mohamed Ben Ali Al-Senoussi  lance le mouvement d'insurrection nationale.

 

Vestiges archéologiques

 

De nos jours, on peut apercevoir à Tripoli quelques tombes phéniciennes situées sur le théâtre romain, ce qui prouve que le théâtre fut construit sur les décombres d’un cimetière phénicien. L’arc de l’empereur Tibère, Trajan et de Septime Sévère, le palestre et les thermes d’Adrien (126 et 127), sont du même style que les grands thermes de Rome. Le Forum de Sévère  constitue, avec la basilique, le plus important bâtiment public de la ville de Leptis. Il est rehaussé d’un magnifique temple. Le cirque, est l’un des plus grands du monde romain. Sa  construction remonte à l'an 162 de notre ère, sous le règne de Marc Aurèle. La course aux chars constituait la principale attraction. L’Amphithéâtre fut construit en 56 de notre ère, rénové et agrandi au IIe siècle.

 

Nacer Boudjou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Patrimoine

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