Tunisie intime, de Tahar Ayachi: «Il faut aller à Thélepte»

Publié le

Forcément, on aime tout de suite cette Tunisie intime de Tahar Ayachi que nous redécouvrons dans une vitrine de librairie. Fini les coupures de presse entassées au fil du temps, jaunies et s’effritant lamentablement. Pudique et discret à l’extrême, notre confrère n’en a pourtant rien dit. A parcourir ce «coin de planète appelé Tunisie» et dont il ne cesse de faire «le tour du propriétaire», il a appris à maîtriser les grands silences.

Sites perdus, pistes risquées, sentiers des chèvres, accidents de parcours, Tahar Ayachi a tout connu, tout aimé. Parce qu’un résumé aurait la taille d’un roman, nous préférons le suivre, lui qui ne rechigne pas à l’ouvrage.

Le voilà qui prospecte, observe, se désole, se réjouit, sans jamais se pencher sur l’abîme de son «moi». Bref, on voyage et c’est le but, on s’instruit aussi, on sent la beauté de ses réflexions, car plus que tout autre passionné, peut-être, l’auteur saisit l’esprit des lieux avec une fougue et un enthousiasme inégalables, fait des randonnées comme d’autres de la culture physique, pour s’entretenir, mais surtout pour préserver, à sa façon, ce patrimoine «enjeu de la survie morale et matérielle, la plateforme pour un élan renouvelé vers de nouvelles conquêtes».


Voici des sites et des lieux… et puis voici mon âme


Voilà une âme dépouillée de toute vanité, et Utique, «l’aînée de Carthage» et, bien évidemment, un aperçu historique pour la beauté de la lecture, Ghar El Melh, un village de corsaires où «Ousta Mourad, pirate turc», fit de ce village un pied-à-terre, construisit port et fort… un siècle après l’invasion de la capitale par Charles Quint, et puis le Nord-Est pour ce parfum d’Andalousie, une promenade autour d’un lac nommé Ichkeul, l’Eden quelque part, sans doute du côté de Bizerte ou au pied du Cap Blanc, peut-être bien à El Ghirane. Colombaria, vous connaissez? Sûrement, mais sous une autre appellation qui n’émeut personne : «Cette localité située dans une plaine splendide, à l’entrée du Cap Bon, véritable nœud de communication entre la mer et l’arrière-pays, entre le nord et le sud de la Tunisie a été très tôt élue par les colons romains qui l’ont baptisée ‘‘Colombaria’’ d’où Grombalia, dénomination poétique qui veut tout à la fois désigner un important élevage de colombes en même temps qu’elle place les lieux sous le signe de la paix».

Tahar Ayachi nous construit ainsi des histoires dans lesquelles le lecteur découvre un site, un lieu, un coin de terre, beaucoup de notre patrimoine, à la manière d’une bande-annonce qui nous donne envie d’y aller au plus vite. Qu’avons-nous fait à tant rêver d’ailleurs impossibles ?

Notre ignorance est monumentale. Que savons-nous de Aïn Tébournoug, de Gsar El Faouar, de Kerkouane, de Zaouiet El Megaïez, de Port-Prince (!), Sontaj, Bir Jeddi, Rtiba, Tazoghrane et nos ancêtres les Berbères et Byzantins? Egrenons pour le plaisir localités et zaouias : Sidi Bou Gobrine, Sijelmass, Lansarine et Aïn Lansarine, «source des Nazaréens», Zguiden, Aïn M’Dhaker, Saouaf, Thuburbo-Majus, Furna, Aïn Dh’hab, Sodga, Sfina, Ftiss, Bou Jlida où impossible de ne pas rapporter cette anecdote: «(…) Le village envoie saisonnièrement en Italie 300 de ses habitants mâles et célibataires pour les travaux des champs, du printemps jusqu’en automne, qu’il s’est tissé, de ce fait, des rapports très étroits avec la Péninsule qui se traduisent bien sûr par les mariages mixtes (Rome retrouve Rome) et que, surtout, un grand nombre d’Italiens viennent passer ici des vacances (hiver-printemps)…» Difficile de résumer cet ouvrage dans lequel on plonge comme dans un conte merveilleux : «(…) Pour atteindre le séjour de l’éternité, de la félicité, (l’homme) construisit d’étranges vaisseaux pour le grand voyage de l’imagination. Il le fit avant même que de construire son pied-à-terre sur la plateforme du départ. Il faut dire qu’en ces temps-là, brumeux et froids, c’était l’aube de l’humanité. Depuis, la forêt a disparu. Les animaux ont disparu. Les plateformes sont en orbite autour de la planète et l’homme continue à naître nu. Donne-moi la main, ma compagne, pour refaire le voyage de la vie». Tahar Ayachi ne tait rien de ce qui fait sa vie. C’est un livre de plaisir pur et un ouvrage essentiel. Sinon, comment pourrait-on aller à Thélepte?

Publié le 25.01.2006 in La Presse

Publié dans Patrimoine

Commenter cet article