Cheragas "ouvre le bal du premier village colonial"

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L'histoire de la fondation de Cheragas est différente de celle de l'ensemble des villes et villages du pays. Cheragas prit forme comme ville au sens moderne du terme grâce à un arrêté répondant au plan de la colonisation. Elle est l'avant-garde de la ligne de percée colonisatrice dans le Sahel, " La Route historique " reliant Sidi Ferredj à Alger.

Bien  avant la pénétration des forces françaises, des demeures et des fermes de dignitaires Ottomans et de riches Maures existaient. Les tribus Cheragas y cultivaient leurs terres.

Chéragas a élu domicile sur des pentes arrondies issues du mont Bouzaréah et fuyant avec souplesse en une déclivité continue vers l'Ouest, vers les côtes méditerranéennes. Jadis, une multitude de sources jaillissaient et coulaient le long du flanc des collines ou dans les fonds des ravins, dessinant de longues traînées de verdure sur l'itinéraire de leurs eaux. Partout, des oliviers se partageaient le terrain avec des palmiers élancés , des haies d'agaves et de cactus très fournies, des orangers, des figuiers et de la vigne à l'état sauvage.

Après les batailles engagées par les armées françaises pour conquérir le pays, plusieurs constructions en ce lieu-dit " Cheragas" ont été abandonnées, et des jardins, des champs, des vergers ont été délaissés par leurs propriétaires dans leur fuite.

Non loin de cette petite agglomération qui regroupe une population pas très nombreuse, se trouvent les mausolées de deux saints très vénérés : Sidi Khalef et Sidi Ali. De nombreux mégalithes, enfouis dans la broussaille, sont visibles au lieu-dit Haouche El Kelâa.


Cheragas inaugure "la Route historique"


Cheragas  fut constituée en agglomération par la colonisation française, à l'image des villages de la  Provence. Un arrêté portant concession de terres et formation de Centres de Population Agricole dans le Sahel, est mis en application dès le 18 avril 1841. Il  stipule qu'à chaque colon serait remis un titre provisoire de concession. Le titre définitif ne lui étant délivré qu'au bout d'un certain délai, après obtention obligatoire d'un satisfecit.. Naturellement, Cheragas fut construite en répondant au plan de colonisation dressé par le directeur de l'intérieur en 1842. Elle fut incorporée à la ligne de percée colonisatrice dans le Sahel, " la Route historique",  reliant Sidi Ferredj à Alger. C'est de là que s'articulera progressivement le dispositif d'implantation mis en place. Chéragas  a devancé tous les autres Centres de Population Agricole des colons : Ouled Fayet, Staoueli, Zéralda, Saint Ferdinand, Mahelma, etc… Trois villages de pêcheurs seront aussi créés sur la côte : Guyotville ( Aïn Benian), Sidi Ferredj et Fouka. Le plan de la nouvelle commune " Des Cheragas " avait été dressé par le service des travaux coloniaux de la province d'Alger. Le Comte Guyot, écrivait : "Le plan du village comprend 60 lots à bâtir, de 6 ares chacun, ce qui donnera aux colons un emplacement suffisant pour une vaste cour ou même pour un petit jardin entre les constructions, circonstance d'autant plus précieuse que le terrain est d'une qualité supérieure et qu'il eût été fâcheux que les 8 hectares qu'il contient fussent entièrement perdus pour l'agriculture. "

L'arrêté portant formation du village " Des Cheragas ", district de Douéra, fut promulgué le 22 août 1842. Le premier septembre de la même année, commencèrent les travaux préparatoires sous la direction du génie militaire. 400 ouvriers militaires œuvrèrent activement à la délimitation du terrain, à son nivellement, puis au traçage des rues et à la construction de l'enceinte défensive. Trois tours furent élevées : deux en simple rez-de-chaussée, dont une à proximité de la porte de Koléa, la seconde près de la porte d'Alger et la troisième enfin, dotée d'un étage plus vaste que les précédentes, située sur un pont culminant au sud. La route reliant Chéragas à Dely Ibrahim n'existait pas encore. Elle était destinée à recevoir une brigade de gendarmerie. Tous ces ouvrages défensifs sécurisaient les nouveaux colons, troublés par les horribles cris des hyènes.


La dernière panthère de Bouzaréah


Les panthères hantaient les hauteurs boisées de Bouzaréah sur les pentes desquelles le fameux Bombonnel ( un célèbre chasseur de l'époque ) abattit la dernière d'entre elles en 1865. Les lions de l'Atlas Blidéen, que les neiges chassaient parfois vers les plaines de la Mitidja, ne dépassèrent jamais les contreforts sud du Sahel. Des travaux préparatoires furent  réalisés par les ouvriers militaires, tels que l'adduction des eaux et l'installation d'un lavoir et d'un abreuvoir.

Trois tribus entouraient la nouvelle agglomération : les Bou Lahouache à Staoueli, les Beni Messous au pied de Bouzaréah et les Zouaoua, en direction de Dely Ibrahim.

La population du nouveau village " Des Chéragas " se composait presque entièrement de cultivateurs et d'artisans recrutés par les pères Mercurin autour de la région de Grasse, placée à cheval entre le Var et les Alpes maritimes, telles les localités de Mantauraux, Fayence, Saint-Cassien-le-Castellet, etc. Toutefois, il semble que quelques militaires libéraux soient venus s'y ajouter . Les îles Baléares aussi ont fourni ses travailleurs agricoles à cette localité qui commençait à devenir cosmopolite. Il semblerait qu'une vie agréable s'était édifiée dans la région.

Toute la population qui résidait à Chéragas s'activa à bâtir la ville, à créer des jardins, des vergers et à y développer toute sorte de culture.

J. Boucher de Perthes, préhistorien, en visite au " Couvent de la Trappe " (domaine Bouchaoui) écrit sur l'état de cette contrée : " Une calèche nous conduit au joli village de Chéragas. La route est très animée de Maures et, ce qui prouve combien le pays est tranquille, des femmes, des jeunes filles chrétiennes allant aux champs. De distance en distance, des fermes isolées, une vaste plaine mi-cultivée devant nous. Au retour, mon cocher me demanda la permission de s'arrêter à Chéragas pour y visiter un ami. Celui -ci voulut me faire boire du vin de Chéragas… il vaut celui de Staoueli, c'est un vin rouge léger et qui ressemble à du Beaujolais… " . Ce témoignage historique sur la ville de Chéragas nous prouve que la population a su créer un centre urbain dans une région jadis broussailleuse et où les eaux des sources avaient creusé des ravins.

"Le Brie de Cheragas"

Néanmoins, ces colons venus de loin n'ont pas su intégrer la population autochtone dans le tissu social de la vie citadine. Cela a porté préjudice au colonialisme qui croyait être inébranlable. Les revendications nationalistes et la lutte de libération ont été les conséquences de cette paupérisation et de la marginalisation des familles maures. La révolution a eu raison de renverser l'ordre arbitraire et de créer un nouvel espoir pour les défavorisés.

Le génie de cet ensemble de travailleurs venus exprimer leur degré de savoir-faire ne doit pas être sous-estimé. Plusieurs distilleries de plantes odoriférantes et usines de crin végétal ont été construites, ainsi que des fromageries (qui ont mis au point un "Brie" de qualité supérieure) ; des moulins à huile, à blé, des tuileries et des dizaines de caves où fermentent des vins exquis comme le vin rouge léger du nom du lieu même où il est cultivé, " Cheragas ".

La population en 1856 est estimée à 2514 habitants, dont 999 de souche française. Le reste des habitants, qui représente plus de la moitié, résidait dans les campagnes et les collines environnantes.

Aujourd'hui, Chéragas ne cesse de s'étendre, plusieurs demeures et  des cités entières occupent les anciens vergers et jardins. Une urbanisation à un rythme accéléré s'empare de toute la région.

Nacer Boudjou

 

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