Tipasa: « Cité fortunée de l’Afrique méditerranéenne »

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Tipasa, établie non loin de Cherchell et d’Alger, est implantée au bord de la mer, sur un haut périmètre qui lui donne l’avantage de tout dominer. Sur son côté ouest, une montagne surgit de la terre et se dresse majestueusement pour la protéger et l’embellir. Le « Chenoua qui prend racine dans les collines du village et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accomplir dans la mer », note Albert Camus.

 

C’est une épine dorsale à 904 mètre d’altitude, constituée de grès, d’argile, de schiste et de mauvaise terre. La nature calcaire de la partie centrale du massif favorise la constitution de réserves hydriques. Au nord du versant, des sources jaillissent sans interruption. On y trouve de nombreuses grottes et abris sous roches du littoral méditerranéen, occupés pendant la période néolithique et antique par des chasseurs et des pêcheurs, telle la grotte Roland, à proximité du cap Chenoua. A l’entrée, un rideau à l’état d’achèvement descend de la voûte avec deux épaisses stalactites blanches, translucides, suspendues le long des parois. Les eaux arrivant par de petites conduites ont tissé d’admirables dentelles jetées sur les parties charnues des parois. Une vieille rivière a fait œuvre d’artiste, en sculptant à quelques endroits, en roulant des « perles de cavernes », semblables aux billes de cristaux. La nature calcaire de la roche n’a pas pu contenir les nombreux éboulis qui se sont produits à différentes périodes.

 

Importante agglomération de cultivateurs et de pêcheurs

 

Sur le plateau en bordure de mer, ne dépassant pas quelques centaines de mètres, existait un ensemble de villas romaines prestigieuses qui étaient des maisons de villégiature de nobles, de riches habitants d’Iol-Caesarea (Cherchell). Dans cette région où l’eau est abondante, à deux doigts de la mer, les propriétaires cultivaient la terre. Les vestiges antiques de fermes agricoles confirment cette pratique. Deux d’entre elles comportaient des aménagements portuaires.

Aux  « Trois îlots », plus à l’ouest, une villa rustique de grande dimension, semble avoir favorisé la formation d’un petit centre vivant de l’industrie et de la pêche : installation de salaisons et de production de garum, en harmonie avec la production agricole.  Le garum, ou liquamen (qui veut dire « jus » ou « sauce » en latin) était une sauce, le principal condiment utilisé à Rome dès la période étrusque et en Grèce antique. Il s'agissait de poisson ayant fermenté longtemps dans une forte quantité de sel, afin d'éviter tout pourrissement. Il entrait dans la composition de nombreux plats, notamment à cause de son fort goût salé.

La présence d’une basilique à trois nefs, décorée de belles mosaïques, nous renseigne sur l’importance démographique de l’agglomération.

 

Au sommet du Chenoua se trouve le sanctuaire de Lalla-Tafoghalt, bâti de pierres sèches recouvertes de chaume et dépourvu de coupole.

 

Un site convoité par les navigateurs

 

De tout temps, l’ensemble de ce site a attiré les visiteurs, les voyageurs et les navigateurs phéniciens et grecs, qui ont, semble-t-il, aménagé des comptoirs et des ports pour abriter leurs embarcations et leurs voiliers des farouches tempêtes.

 

Au début de l’antiquité, Tipasa, par son importance, était comparable à Iol-Caesares (Cherchell), capitale de la Maurétanie sous le règne de la Dynastie des Juba. Aujourd’hui c’est une ville très aimée des citoyens qui y mènent une vie paisible, en retrait des grands mouvements des villes industrielles.

 

Bien avant l’occupation romaine, Tipasa a connu une période plaisante marquée par le traçage de la ville et la construction de différents édifices.

Des chefs berbères se sont succédés pour agrandir la ville : Massinissa, Jugurtha, Bocchus  Ier. Ce dernier a fait de Iol-Caesarea sa capitale.

 

Tombeau de la Chrétienne

 

Juba II, élevé à Rome et marié à la fille d’Antoine, empereur romain et de Cléopâtre, reine égyptienne, Cléopâtre Sélèné, reçut un immense empire couvrant presque le Maroc et l’Algérie actuels. Il édifia des monuments, dont le Mausolée Royal Mauritanien dit « tombeau de la Chrétienne », à cause de ses quatre fausses portes en formes de croix orientées selon les quatre points cardinaux. C’est le tombeau de la famille royale des Juba. Le bâtiment de ce mausolée est circulaire, surmonté d’un dôme. Il avait pour rôle d’accueillir les sépultures des membres de la famille royale mauritanienne. Il est semblable aux djeddars de Tiaret, aux Bazinas ou aux Madracens de Siga et de Batna. Il est pourvu de 60 colonnes de type ionique. Son entée est située dans le soubassement du monument, du côté est. Pour accéder aux trois caveaux, on doit emprunter le vestibule et le couloir circulaire.

 

Ptolémée, ayant succédé à son père Juba II, fut tué à Lyon sur ordre de l’empereur Caligula, jaloux, disent les historiens, du rayonnement de sa cité.

 

A l’annexion de la Maurétanie et de la Numidie par les Romains vers 145 et 150, Tipasa devint « Colonia Aelia Tipasensis ». C’est pendant cette période que les édifices, comme la « villa des fresque », s’élevèrent sur les premières tombes de la nécropole englobée dans les nouveaux quartiers.

Dès la pénétration des Vandales, la ville fut saccagée et abandonnée par ses habitants. Le site fut laissé aux alluvions des ruisseaux et de la mer qui l’ont comblé à jamais.

 

Aujourd’hui, Tipasa est devenue le chef-lieu de département. A chaque coup de pioche de pelle mécanique pour élargir les artères de la ville ou construire de nouveaux bâtiments, le passé de cette ville resurgit des vestiges archéologiques enfouis.

 

A Tipasa, le squelette de pierres de la ville est, pour une large part encore, enseveli sous les sédiments d’origine alluvionnaire. Ils ont recouvert toute la partie basse, entre le promontoire du forum où se trouve le phare moderne à l’ouest et celui de Saint-Salsa à l’est. A mi-chemin, entre le musée et l’entrée du parc archéologique, on peut apercevoir les restes des grands thermes, dont le sol se trouve à plus de quatre mètres en contrebas du niveau actuel.

 

La ville moderne cohabite avec l’ensemble du site antique de Tipasa

 

La ville moderne cohabite avec l’ensemble du site antique de Tipasa. Des édifices en ruine nous donnent le profil grandiose de cette ville, qui était le prestige des rois et des empereurs africains et méditerranéens. Les monuments qui composent la cité sont encore visibles dans le parc archéologique. L’amphithéâtre, le temple anonyme, le nouveau temple, le forum et la basilique judiciaire constituent les pièces maîtresses de cet ensemble architectural d’une rare beauté. « La villa des fresque » est une demeure très bien aménagée comportant une cour intérieure, un patio, des pièces d’habitation, une terrasse face à la mer, et une petite installation de bains. Cette prouesse architecturale montre le haut degré du progrès en matière de conception architecturale ainsi que le niveau de vie des citoyens de la ville de Tipasa.

 

Plus tard, des estivants viendront passer des vacances à Matarès, centre touristique. Et combien d’écrivains se sont inspirés de ce site à la fois verdoyant et couvert de dalles, qui font que le passé n’est jamais loin du quotidien ! Assurément, Albert Camus n’aurait pas écrit « Noces » et « L’été », s’il n’avait pas visité Tipasa.

 

Toutefois, plusieurs périodes d’histoire post-romaine ont fait de cette ville un haut lieu de culture, où tous les peuples venus par la mer ou de différentes régions du pays se sont entrecroisés pour enfanter l’une des meilleures cultures qui soit.

 

On ne peut visiter ce site sans être séduit par le bien-être qui se dégage de ses rues, de sa jetée et de son petit port. Tout semble construit et aménagé pour nous protéger et nous procurer une sorte de joie intérieure ; l’harmonie de la nature s’y constitue des éléments du paysage, de la lumière, de l’air et de la mer. Tipasa, cité fortunée de l’Afrique méditerranéenne, semble dormir d’un long sommeil paisible, gorgée de rêves et de mythes, de vestiges et de monuments, témoins d’une histoire glorieuse.

 

Nacer Boudjou

 

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