Bgayet et ses lieux de mémoire ( Partie 4)

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La région de Bgayet est parsemée de lieux de mémoires et chacun est empli de faits historiques non des moindres. Ces lieux de mémoire ont marqué la région d'une encre indélébile. On ne pourrait les citer tous, car ils sont nombreux. Puis, beaucoup ne sont pas encore fouillés, répertoriés et ouverts au grand public, ils restent encore dans l'ombre. A titre indicatif, nous présentons quelques uns.


Toudja et ses sources romaines


A 26 km à l’ouest de Bgayet, se trouvent les magnifiques orangeraies de Toudja, au milieu desquelles, de la roche, jaillissent les fameuses sources captées par les Romains, pour les besoins en eau de Saldae (Bgayet), et qui aujourd’hui encore alimentent les châteaux d’eau de la ville moderne.

Un cippe, retrouvé à Lambèse (Tazoult) dans les Aurès, retrace les péripéties du voyage de Nonius Datus, venu à Bgayet, pour rectifier le percement de la montagne qui, ayant été commencé des deux côtés en même temps avait été si mal dirigé, que les deux galeries n’avaient pu se rejoindre. Ce cippe, traduit en langue française est placé sur un socle en face de la mairie de Bgayet.


La lettre est adressée par le gouverneur de la ville, Marius Clemens, au gouverneur de la Mauritanie: «Au nom d’une cité splendide et de ses habitants, je te prie seigneur, d’engager le niveleur Nonius Datus, vétéran de la troisième Augusta, à venir à Saldae afin d’y terminer son oeuvre». Une autre partie du cippe, placée sur le socle, nous informe sur l’intervention de l’ingénieur Nonius Datus, quand il a débuté et achevé les travaux du tunnel qui fait 428 mètres de longueur: «Je suis parti, en route j’ai été assailli par des brigands. Je me suis échappé et, blessé, ai pu arriver à Saldae avec les miens. J’ai vu le gouverneur Marius Clemens. Il m’a conduit à la montagne où l’on se désolait sur l’incertitude du creusement d’un tunnel qu’on voulait abandonner parce qu’on avait déjà ouvert plus de longueur que ne comportait l’épaisseur de la montagne. Il m’a apparu qu’on avait abandonné la ligne droite dans l’attaque du côté amont; on s’était porté à droite vers le midi, et dans l’attaque aval, également à droite vers le nord. Les deux sections n’étant pas sur la même ligne ne se rejoignaient pas. Lorsque j’eus vérifié ce travail, j’ai mis en circulation des hommes de la flotte et des hommes de louage et ils sont parvenus à opérer le percement, et moi, le premier qui avait fait le nivellement, indiqué le tracé et prescrit ce qu’il fallait faire, suivant le plan que j’avais remis à Petrinus Celer, j’ai achevé l'œuvre. Après l’arrivée de l’eau, Marius Clemens en a fait l’inauguration.»


Iles des Pisans


En allant vers Boulimat, Cap Sigli, on aperçoit une presqu’île pointue, autrefois dite " île des Pisans ". C’est le rocher solitaire où le sultan Al Naçir mourut, dans le recueillement.


Le Tombeau de la Neige


Le Tombeau de la Neige est un monument élevé à la mémoire des 300 soldats de la colonne Bosquet, qui les 22 et 23 février 1852, succombèrent dans une terrible tempête de neige qui éparpilla le détachement en marche de Taourirt Ighil à Bgayet, parsemant la route de cadavres.


Oued-Ghir (La Réunion)


Oued-Ghir (La Réunion) c’est un petit village sur une colline, fondé en 1871 par des Alsaciens-Lorrains. Ces villageois y développèrent la culture maraîchère, l’arboriculture et la céréaliculture.


Mellala, lieu de rencontre de Ibn Toumert et de Abdel Moumen


Ce village qui ne paie pas de mine et qu’on laisse à droite, sous les caroubiers, en remontant la Soummam, dans une vallée verdoyante parsemée de coquelicots, est entré dans l’histoire vers le XIIe siècle, grâce à Ibn Toumert et Abdel Moumen qui signèrent un pacte pour créer leur empire Al Mohade.


Ibn Toumert, fondateur de la dynastie Al Mohade, naquit dans la région de Sousse au Maroc, en 1078. Il effectua un voyage d’études en orient, se fit remarquer comme prédicateur et censeur des mœurs. Il se rendit ensuite à Bgayet en 1117, s’installant à la Mosquée de Myrte et dispensa des cours de sciences religieuses aux étudiants de la région, provoquant des troubles au sein de la population. Il dut quitter la ville sous l’ordre du souverain. Les membres d’une puissante tribu Sanhadja (iznagan), les Ait Uriyagul, le prirent sous leur protection, le logeant à Mellala. Les fils du prince Al Aziz y rencontrèrent Ibn Tumert et lui bâtirent une mosquée.


Quant à Abdel Moumen, il est né entre 1094-1106 à Nédroma dans le petit village de Tadjra. Plusieurs versions existent sur son passage à Bgayet. Selon la dernière version et peut être la plus sûre, celle de Ibn Al Qitan, les étudiants de la ville de Tlemcen, après la mort de leur professeur Abdessalmem Al-Tunsi, se mirent d’accord pour le remplacer par Ibn Tumert en ordonnant à Abd Al Moumen de se rendre auprès de lui. Le hasard fit qu’ils se rencontrèrent dans ce petit village de Kabylie, la Soummam. Après des semaines d’entretiens et d’échanges d’idées, Abd al Moumen céda devant le savoir d’Ibn Tumert. Les deux hommes se lièrent d’amitié, reprirent la route de l’ouest pour atteindre le village d’Igilliz puis Tinmel, où Ibn Toumert se proclama Mahdi en 1124. Abd al Moumen, investi du commandement militaire en 1133, soit trois ans après la mort du Mahdi (mort tenue secrète durant deux ans) devint le successeur d’Ibn Toumert en tant que calife.


Il se rendit à Salé en 1151 et se lança à la conquête du royaume Hammadite, qui avait alors à sa tête Yahya Ibn Aziz. Il occupa successivement Miliana, Alger ( Mazghana), Bgayet, la Qalâa des Benu Hammad et Constantine.


Tiklat (Tubusuptus), cité des vétérans romains

C’est la cité des vétérans romains de la Legio VII Immunis, bâtie à une vingtaine de kilomètres de Bgayet, à 3 kilomètres d’ El Kseur, et au pied de la montagne des Ifnayen. Cette cité forteresse, dite " Tubuscum Oppidum ", est adossée au Nord-Est d’une éminence haute de 30 mètres. Une série d’arcades, en pierre de taille, des vestiges, côtoient les herbes sauvages. Les restes d’établissements publics et les portions de mosaïques attestent du goût artistique des habitants de cette cité implantée au cœur de la Petite Kabylie.


On nous l’a présentée jadis comme une cité fantôme, une cité placée hors du temps et de l’histoire. La mémoire collective n’a retenu que les mystérieux tunnels peuplés de moustiques géants et d’introuvables trésors enfouis sous des tonnes de pierres. Nul n’est venu nous la décrire et nous fournir des renseignements historiques ou archéologiques.


Le réalisateur du film-documentaire "La montagne de Baya", feu Ezzeddine Meddour, a fait connaître aux téléspectateurs le site "Tiklat" (Tubusuptus) en mettant en scène un chercheur de trésor. En vain, car le trésor est demeuré introuvable.


On trouve, sur la crête du site, de vastes citernes, un château d’eau comprenant quinze compartiments, au bas près de la colline, les débris d’un temple dont les murs sont grignotés par les eaux de la Soummam et qui finiront par être emportés un jour. Près du temple, des bâtiments défient encore l’usure.


Tubusptus a fait son nid d’aigle sur le sommet d’un mamelon rocheux. Les ailes du rapace s’allongent jusqu’au creux de la vallée, les mouillant dans la Soummam. La ville avait une vocation agricole, les Romains avaient su diriger le captage de l’eau de la rivière pour les besoins de l’irrigation, au moyen de travaux de barrage dont il reste quelques conduites.


Il y a aussi les vestiges d’un aqueduc qui prend sa source à Aghbalou à proximité d’Aït Imel-Aït Jlil traversant Iznagan et alimentant Tubusptus.


Takfarinas, un chef berbère en réaction contre l’injustice des Romains, occupa Tubusuptus en l’an 25. Le proconsul Dellabella vint le forcer à lever le siège.


Trois siècles plus tard, Firmus, fils de Nubel de la nation quinquegentienne (tribus Kabyles du Djurdjura), se révolta contre le gouverneur impérial Romanus, qui a interdit de pratiquer le culte donatiste. L’empereur s’empressa d’envoyer en Afrique le Comte Théodose qui arriva à Tubusuptus et l’investit. Firmus, ayant perdu la bataille, ne se laissa pas prendre vivant; au moment d’être livré par un allié perfide, il se donna la mort.


Une inscription, trouvée en exécutant les travaux de terrassement de la nouvelle église de Bgayet, signalait, que vers l’an 293, une autre expédition aurait été dirigée contre les quinquegentiens: «A Junon et aux autres divinités immortelles! En reconnaissance de ce que, après avoir réuni autour de soi les soldats de nos seigneurs, les invincibles Augustes, tant ceux de la Mauritanie Césarienne que ceux aussi de la Sétifienne, il a attaqué les quinquegentiens rebelles" (Â�) Aurelius Litua, homme perfectissime, gouverneur civil de la province de Mauritanie Césarienne a élevé ce monument».


Plus tard, Gildon, frère de Firmus, prit le flambeau de la résistance. Il a fallu l’intervention du Comte Boniface, général de Valentinien III, pour venir à bout des tentatives d’insurrection.


Pétra, au pied de la montagne d’Imoula


Un autre endroit injustement oublié par la mémoire collective, dont l’histoire est riche. Sammac, un autre frère de Firmus (prince maure du IIIe-IVe siècle qui s’était soulevé contre Romanus), a construit un château à Pétra, aussi grand qu’une ville, au pied de la montagne d’Imoula (à environ 60 kilomètres de Bgayet, en direction d’Akbou). Théodose, pendant la guerre menée par Firmus, occupa Tubusuptus et rasa jusqu’aux fondations le château de Petra. Les montagnards de cette région, les Tyndenses et les Massinissenses (probablement les Imssissan qui habitent la région de Mlakou), défendirent leur honneur jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les contingents de ces tribus étaient commandés par deux autres frères de Firmus, Mascezel et Dius.


Agueldaman (Adrar Gueldaman) et sa mine de fer


C'est la petite montagne, abandonnée, seule au milieu de la vallée de la Soummam. Elle fait face à Akbou au massif montagneux des Aït Mellikech, Iouzellaguen. Elle est connue sous l’appellation Aguellid wamen "maître des eaux". N’est-il pas un roi protégeant les eaux et la région aux temps reculés?


Les ruines attestent de l’emplacement d’un temple recouvert d’un mausolée funéraire Numide ou Romain. On croit aussi reconnaître un poste romain d’Auzum surveillant la région et le cours du Flumen Nabar (Assif n Sumam). D’après l’existence d’un gisement datant du néolithique, la petite montagne était occupée pendant la préhistoire par des chasseurs. Une industrie essentiellement osseuse (lissoirs, poinçons, pointes de sagaies etc a été retrouvée après la fouille de 1925. Des tessons de poterie décorés, des haches polies, des pierres à rainures, des outils de silex et des objets de parure ont été également déterrés.


Dans la région de Bgayet, plusieurs mines de fer, des carrières de gypse et de plomb étaient exploitées: la mine de fer de Timezrit, dans la région des Aït Imel, devenue la propriété de la société Muller et Compagnie de Rotterdam, puis de la Sonarem, société nationale. Bellouta, près d’El Kseur, était exploitée par la Compagnie Simon. Aït Felkai qui se trouve dans la vallée de l’Agrioun,était exploitée par la The Beni Felkai Mining Company de Midlesbourgh. La production totale était autrefois évaluée à 250.000 tonnes. D’autres gisements, de moindre importance, complètent le rendement comme: la mine de Gueldaman à Akbou, Aït Guendouze et Bou Amrane à Assif Djemaâ; Tadergount et Bradma à Chabet El Akra, Takouch, Anini à Aïn Roua.


Nacer Boudjou

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