Le KGB a-t-il voulu manipuler Ben Bella ?

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Le KGB a-t-il voulu manipuler Ben Bella ?

Un livre relate 40 ans d'activisme soviétique dans le tiers-monde :

Le KGB a-t-il voulu manipuler Ben Bella ?

Le KGB a-t-il tenté, au plus fort de la guerre froide, de manipuler Ahmed Ben Bella dans le but de le dresser contre Washington ? C'est une question parmi bien d'autres qui se pose à lecture de «Le KGB à l'assaut du tiers-monde», le dernier de la moisson de livres consacrés au service le plus emblématique du renseignement de la Russie soviétique (1). Son auteur, le Britannique Christopher Andrew, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Cambridge, relate 40 ans d'activités du KGB à l'épreuve de l'Afrique, du monde arabe, de l'Asie et de l'Amérique Latine. Le livre s'appuie sur les témoignages et les archives de Vassili Mitrokhine, ancien archiviste en chef du service soviétique, passé à l'Ouest en Ahmed Ben Bella
1992. Andrew décrit la manière dont l'URSS s'est attachée à poser ses jalons dans les pays du Sud au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le déploiement du renseignement soviétique en direction de l'Algérie ne commencera à se dessiner qu'au seuil de l'indépendance. Pendant la guerre de libération, Moscou, contrairement aux affirmations de la France et du Département d'Etat américain, brille quasiment par son absence des «départements d'Algérie». A quelque forme que ce soit, les appareils soviétiques - PCUS, organisations satellites et KGB - n'ont aucune prise sur les événements qui secouent l'Afrique du Nord au début des années cinquante. Lorsque éclate l'insurrection du 1er novembre 1954, les premières réactions dans les milieux politiques français et dans les bureaux du Département d'Etat US pointent une agitation nourrie de l'activisme du communisme international. «En réalité, Moscou se tint presque complètement à l'écart du conflit», écrit Christopher Andrew.

A preuve, soutient le professeur de Cambridge, les rapports entre Moscou et les organes de la révolution - FLN, ALN, GPRA - sont tardifs. «Si la Chine reconnut très vite le gouvernement provisoire fondé par le FLN en septembre 1958, il fallut attendre plus de deux ans pour que l'Union soviétique lui emboîte le pas à contrecœur». A défaut de jonction avérée entre Moscou et la Révolution de novembre 1954, les soviétiques ont essayé d'approcher autrement le conflit algérien et de l'utiliser dans le cadre du conflit Est-Ouest.

«Les seuls succès opérationnels de quelque ampleur qu'on puisse porter au crédit du KGB lors de la révolution algérienne, ce sont les mesures actives conçues par le Service A (désinformation et action secrète, Ndlr) lesquelles étaient principalement dirigées contre les Etats-Unis».

Durant les dernières années du conflit, ce service s'employa, sans relâche, à influer sur l'opinion publique française et à susciter une querelle franco-américaine autour de la guerre d'Algérie. Selon Christopher Andrew, le Service A «parvint à exploiter la propension de l'opinion française à mettre les revers de la guerre sur le compte des conspirations menées par les Anglo-Saxons, leurs alliés américain et britannique». Au moment du putsch manqué, fomenté par le «quarteron de généraux» pro-OAS (Salan, Johaud, Zeller et Challe), le KGB fait montre d'une débauche «médiatique» débordante. Le Service A suscite, dans les médias occidentaux, la publication d'un certain nombre d'articles. L'un d'eux, publié dans le journal prosoviétique italien Paese Sera, «suggérait» un rôle de la CIA dans le coup d'Etat visant le général de Gaulle et sa politique algérienne.

La signature des accords d'Evian ne déblaie pas pour autant le terrain aux soviétiques. Entre Moscou et le nouvel Etat indépendant, les relations sont loin de prendre leur envol. La raison tient à la politique décidée par les organes de direction soviétiques. «A l'été 1961, note l'historien britannique, Khrouchtchev et le Comité central du PCUS approuvèrent une nouvelle stratégie du KGB, agressive, d'ampleur mondiale, qui consistait à utiliser les mouvements de libération du tiers-monde pour s'assurer un avantage durable dans l'affrontement Est-Ouest». Or, cette stratégie se déploie non pas en direction de l'Afrique mais de l'Amérique centrale. L'URSS lorgnant vers le nouveau monde, c'est Cuba qui manifeste de l'intérêt pour le continent noir, passionnée par la «révolution africaine» qui s'y joue. «L'enthousiasme de Cuba vis-à-vis des perspectives ouvertes» par la révolution africaine chère à Frantz Fanon «précéda de près d'une décennie celui de l'URSS».

A l'aube de l'indépendance algérienne, les relations de Ben Bella sont plus chaleureuses avec le duo Castro-Guevara qu'avec les dirigeants soviétiques. A 46 ans de distance, Christopher Andrew se fait l'écho des propos irrités du premier président algérien à l'encontre de l'ambassadeur soviétique à Alger et de ses charges répétées contre Moscou. Les motifs de friction sont nombreux : attitude - jugée molle - de Moscou à l'égard de Washington pendant la crise de la baie des Cochons et le peu d'empressement de l'URSS à se monter solidaire avec l'Algérie durant la guerre des sables avec le Maroc. Aux yeux de Ben Bella, autant Castro s'est positionné au pied levé aux côtés de l'Algérie, autant le soutien du Kremlin s'est fait désirer.

L'auteur du «KGB à l'assaut du tiers-monde» rappelle, en la mettant en perspective, une déclaration du chef de l'Etat algérien. Réjoui par la fourniture de blindés cubains à l'armée algérienne, Ben Bella déclarait: «Les tanks étaient équipés d'instruments infrarouges qui permettaient de les utiliser de nuit. L'Union soviétique les avait livrés à Cuba à condition qu'ils ne puissent en aucun cas être mis à disposition de pays tiers, même s'il s'agissait de régimes communistes tels que la Bulgarie. Malgré ces restrictions voulues par Moscou, les Cubains défièrent tous les tabous et envoyèrent leurs tanks au secours de la révolution algérienne en péril, sans l'ombre d'une hésitation».

Selon Christopher Andrew, c'est à partir de cette guerre des sables que la relation entre Ben Bella et Moscou gagne en chaleur. Le conflit frontalier algéro-marocain «permit à Moscou de se racheter quelque peu auprès de Ben Bella (...) Passant outre le prêt non autorisé de ses tanks par Castro, Moscou démarra une série de livraisons d'armes conséquentes, financées par des accords de crédit à long terme». Cette démarche s'est doublée d'une autre approche - faite de manipulation - destinée à cultiver un antiaméricanisme chez le président algérien. «Le KGB confortait les soupçons de Ben Bella à l'égard des Etats-Unis en lui faisant parvenir de faux documents réalisés par le Service A, qui prétendaient révéler des complots américains destinés à renverser son régime en même temps que ceux d'autres pays socialistes africains».

Dans le même temps, écrit Christopher Andrew, les soviétiques «se mirent en devoir de se plier aux exigences grandissantes du culte de la personnalité de Ben Bella». Entre autres bons soins, «ils l'invitèrent à Moscou en 1964, l'accueillirent en triomphateur au Kremlin, où on lui remit le prix Lénine de la Paix et la médaille de Héros de l'URSS».

(1) Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine:
Le KGB à l'assaut du tiers-monde. Agression-corruption-subversion. 1945-1991.
Fayard. Paris. 28 euros.

 

amdan

Le Quotidien d'Oran du 23 juillet 2008

 

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