Mohamed EL KORSO: «Les histoires officielles ne résistent pas à l’épreuve du temps»

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2ème partie


Un débat qui a opposé, en 1986, Mouloud Kacem Nait Belkacem et Mahfoud Keddache à propos d’un épisode de notre histoire précoloniale nous a démontré comment l’histoire peut être instrumentalisée à des fins idéologiques. Quelle lecture pouvez-vous faire de cette polémique ?

Il ne faut pas croire que nous sommes sortis de cette logique qui place le droit du côté de la force, quelle qu’elle soit. Même s’il y a eu des ouvertures notoires en matière d’écriture d’histoire, la pensée unique n’a pas pour autant disparu. Il faut laisser le temps au temps, et l’histoire retrouvera toute sa place parmi les autres sciences. En attendant, le devoir nous impose de rendre hommage au courage du Professeur Kaddache pour avoir défendu, seul, la discipline à un moment où personne n’osait lever le regard sur le défunt Président Houari Boumédiène qui avait, au cours d’une rencontre organisée par le Centre National de la Recherche Historique le 7 mai 1975, avec les historiens de l’époque, donné le la en dictant la méthode. S’en est suivie, presque dix années plus tard, une polémique entre le défunt Mouloud Kacem Naït Belkacem, en sa qualité de ministre des Habous, et Kaddache. Les articles signés par le ministre, et publiés fin mai début avril 1986 dans le quotidien EL Moudjahid, sont passés à la trappe, tout simplement parce qu’on ne peut pas faire continuellement de la politique avec l’histoire rebelle à toutes les manipulations. Mais, au final, c’est el merhoum le Professeur Kaddache qui a eu raison. Sa thèse, en deux tomes de 1112 pages (édition 1993), qui a nécessité plus de dix années de recherche sans relâche, et des sacrifices énormes, mise au pilon au moment de la restructuration de la S.N.E.D, tout  comme celle du Professeur Méziane, a été récemment rééditée et vendue comme des petits pains. J’ai été agréablement surpris d’apprendre qu’un chef de cabinet d’un ministère important offre à un de ses collègues un des multiples ouvrages de Kaddache, en lui conseillant de le lire. C’est la revanche de la science sur la politique. La science est éternelle, la politique éphémère. Platon, El Farabi, Ibn Khaldoun, Cheïkh Senouci … sont toujours parmi nous, au contraire des politiques.

 

Ces dernières années, une abondante littérature relative à la guerre de Libération a vu le jour avec un champ éditorial submergé par des mémoires et des témoignages de tant d’acteurs de cette période. Quel est, à votre avis, l’apport de ce genre d’écrits dans cette entreprise d’écriture de l’histoire, quand on sait que le subjectivisme est une des caractéristiques de ces récits ?


Ce n’est pas moi qui me plaindrais de l’arrivée, relativement tardive, d’une telle production, parce que beaucoup de ceux qui avaient la possibilité d’écrire, ne sont plus de ce monde. C’est une grosse perte.
Une remarque de taille : mémoire n’est pas histoire.  L’apport de cette production doit être jugé à sa juste valeur. Il ne faut pas maintenant que ceux qui ont fait l’effort d’écrire directement, ou en sollicitant d’autres plumes pour des raisons objectives, soient l’objet de critiques négatives.
La Guerre de Libération nationale a été l’œuvre de tout un peuple. Du P’tit Omar, en passant par celles qui roulaient le couscous, jusqu’aux colonels des Wilaya historiques. La guerre a été une affaire de tous, ou presque puisqu’il ne faut pas, là aussi, exclure les harkis, partie intégrante du peuple algérien, même s’ils se sont dressés contre lui. Hormis ces derniers, chacun a apporté sa pierre, aussi petite soit-elle. Chacun a vécu la Révolution à sa manière. Chacun l’a regardée de sa petite lucarne. Un officier de la Wilaya Une n’a pas vécu la guerre de la même façon que celui de la Cinq, par exemple, et ces derniers ne l’ont pas vécue de la même manière que les Djounoud qui étaient sous leurs ordres. Pour ce qui est des divergences entre chefs, entre dirigeants, entre les politiques et ceux qui tenaient les maquis, cela relève de l’ordre naturel des choses. Il faut replacer les choses dans leur propre contexte. Mais ce n’est pas une raison pour taire les conflits internes à la Révolution parce que cela se saura, un jour ou l’autre. En poussant un peu plus, je dirai que ce n’est pas servir l’histoire de la Guerre de Libération avec un grand H, en la déshumanisant. Nos Moudjahidine n’étaient ni des Tarzan ni des Rambo, ni des anges ni des fantômes que les balles transperçaient sans les tuer. Ils ont connu le froid, la faim, l’angoisse, la peur. Il y a ceux qui avaient plus de cran que d’autres. Il y a ceux qui ont craqué sous la torture, et ceux qui ont tenu bon. C’était, me disait un Algérien anonyme, soumis plusieurs fois à la gégène, une question de Imaan, de foi en Dieu. Cette foi en Dieu était trempée dans la foi qu’il avait en la Révolution. Pour le reste, c'est-à-dire pour la valeur des témoignages, il est évident qu’il faut les soumettre à la critique historique. Le «je»  n’a jamais servi personne. En l’absence des contradicteurs, tel Djoundi ou tel officier de l’A.L.N, ou tel Moussebel, peut se prévaloir d’actions qu’il n’a jamais commises. La fabulation a existé sous d’autres cieux, mais il est facile de s’en rendre compte. Les témoignages, les écrits autobiographiques, sont un plus à condition de savoir s’en servir car, encore une fois, mémoire n’est pas histoire.

Dans le cadre du centenaire de l’université d’Alger, le Laboratoire d’histoire sur la colonisation (LAHISCO) que vous dirigez, a organisé le 11 mars dernier à la faculté de Bouzaréah une journée d’étude sur «le témoignage oral comme source pour l’écriture de l’histoire de la Guerre de libération». Quelles sont les conclusions que vous avez tirées de cette rencontre ?


Une précision s’impose. Celui qui managé cette journée d’étude est un membre du laboratoire, en l’occurrence Madame El-Korso qui dirige une équipe de recherche sur « La Guerre de libération nationale et la société algérienne 1954-1962. Femmes et familles : approche historique et sociologique «. Au cœur de cette rencontre, qui se voulait d’abord une leçon de méthodologie pour nos jeunes chercheurs, les doctorants et les étudiants de 4e. année licence, la Guerre de Libération nationale et le témoignage oral comme source historique. C’est la raison pour laquelle deux dispositions ont été prises. La première, faire intervenir des historiens, des sociologues et des archivistes en vue de confronter leurs expériences dans le domaine retenu. La seconde, mettre nos étudiants en contact direct avec les acteurs historiques de la Guerre de libération nationale pour pouvoir se rendre compte par eux-mêmes de l’urgence qu’il y a à se rapprocher des moudjahidine et des moudjahidate, que le temps qui passe rend de plus en plus vulnérables. Les participants, les enseignants et les étudiants étaient suspendus aux témoignages oraux présentés par le moudjahid Bensaddok, auteur en juillet 1958 de l’attentat contre le vice-président de l’ex-Assemblée algérienne, Ali Chekkal, et celui du moudjahid Ghafir Mohammed, dit «Moh Clichy», membre fédéral de la Fédération de France du FLN et l’un des acteurs de la manifestation pacifique organisée à Paris le 17 octobre 1961 que le président de la République française de l’époque, le général de Gaulle, et le préfet de police, Maurice Papon, ont noyée dans le sang. Tous les acteurs de la Guerre de libération nationale, sans exception aucune, sont de véritables bibliothèques ambulantes dont il faut, en toute urgence, recueillir le témoignage. On a tendance à dire que sans documents écrits, point d’histoire. L’analphabétisme cultivé par le colonialisme a été un frein dans l’écriture par les moudjahidine et les moudjahidate de leurs mémoires de guerre. Si les mémoires des officiers, sous-officiers coloniaux ou simples appelés remplissent les librairies et bibliothèques de France, c’est parce que ces derniers n’ont pas été déculturés comme le furent les Algériens. C’est pourquoi il faut, non pas trouver la parade en donnant la parole aux moudjahidine et aux moudjahidate, mais valoriser le témoignage oral en tant que source historique. Nous restons, nous historiens qui avions longtemps travaillé sur archives, sous l’emprise de cette source qui, avec les autres sources écrites, impose son hégémonie. Faudrait-il attendre que soient ouverts en Algérie et France les fonds sur la Guerre de libération pour que cette page d’histoire soit écrite ? Présentée ainsi, cela sous-entend que la source archivistique conditionne le passage à l’écrit, d’une part et qu’elle est fiable, d’autre part. Cette supposée fiabilité serait, à entendre certains, fonction du lieu où se trouve entreposée l’archive, en Algérie ou dans l’ex-métropole. Elle serait, d’autant plus fiable, que la source archivistique entreposée dans les fonds de l’ex-métropole, renfermerait des secrets qui seraient à même de remettre en cause, sinon le fondement de la Révolution, du moins certains de ses aspects. Cette perception qui s’est incrustée dans l’imaginaire de bien des Algériens qui flirtent avec l’histoire, est une perception subjective qui puise sa raison d’être dans la prévalence du politique sur le savoir historique objectif et rassembleur. Les silences, les occultations, les déformations, quand ce ne sont pas carrément, les mensonges historiques, entretiennent et alimentent ce sentiment qui demande une réponse claire à des pages non écrites mais connues de tous. Cette perception traduit une volonté d’accéder à une connaissance dans laquelle se reconnaissent tous les Algériens qui revendiquent l’histoire de leur pays. Près d’un demi-siècle nous sépare de la proclamation de l’indépendance. Les passions se sont émoussées, le regard est moins sectaire et la parole historique commence à s’imposer comme une contribution pouvant aider à accéder à un savoir historique qu’il va falloir soumettre à la critique. C’est par une meilleure préparation sur le plan théorique, par un travail de terrain sur le plan pratique et par l’implication scientifique chaque fois de plus en plus grande des chercheurs et des étudiants, que l’on mesurera en fin de course l’impact de pareilles rencontres. Il est d’ores et déjà acquis, que le témoignage oral, soumis à la critique scientifique comme pour toute source écrite d’ailleurs, est plus qu’une source complémentaire dans l’écriture de l’histoire surtout lorsqu’il s’agit de la Guerre de libération nationale. Les acteurs de cette guerre ne sont plus jeunes, il y a urgence en la demeure. C’est ce cri d’alarme que nous avons voulu faire entendre à nos étudiants et aux moudjahidine et aux moudjahidate qui sont invités à livrer leur témoignage, parce que tout simplement ce qu’ils ont vécu entre 1954 et 1962, appartient à l’Histoire à laquelle ils et elles ont contribué.

Entretien conduit par Halim BOUDJOU
10/05/09 La Nouvelle République

Publié dans Histoire

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nadia 14/09/2010 17:39


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