Hocine AÏT AHMED à la faculté de Droit de Nancy « Où est passé l’argent d’Algérie ? »

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Hocine Aït Ahmed, président du FFS, figure historique de la guerre de libération nationale et opposant acharné au pouvoir des généraux, est plus que jamais homme de la solution politique en Algérie. Un pays qu’il aime tant, à qui il a donné toute son énergie.

Egal à lui-même, ni sa pensée politique, ni sa santé et ni sa vigilance en matière de lutte contre l’impunité n’ont pris de plis ou vacillés. Le jeudi 06 février 2003, il était l’invité de marque de l’Association Culturelle Berbère Nancéenne et de la faculté de Droit de Nancy, où il avait soutenu son doctorat d’état de droit public et sciences politique le 09 décembre 1977, sous la direction de M. François Boréla. Sa thèse porte sur « Les Droits de l’Homme dans la Charte et de la pratique de l’organisation de l’Unité africaine ». En présence du Doyen de la faculté M. Etienne Kriti, de Melle Salima Ghezali, journaliste à Médi 1 (Prix Sakharov), d’une myriade de journalistes, et d’une assistance fort nombreuse venue de toutes les villes et les cantons de France.


Cocasse, tragique, surréaliste soit la situation qui prévaut en Algérie, à plate couture Aït Ahmed a disséqué chacun des évènements et chaque filouterie des généraux aux commandes d’un navire en naufrage campant dans le « syndrome du Titanic ». Dans sa communication « Quel avenir pour l’Algérie ? » Aït Ahmed a élucidé tous les points litigieux en martelant que « Le processus démocratique est inéluctable. Il faut inverser le rapport de force !»


A la signature des Accords d’Evian débouchant sur le cessez-le-feu et l’indépendance du pays. C’en est une légitimité populaire qui devrait consacrer la souveraineté nationale « Les tenants du pouvoir actuel avaient confisqué l’indépendance. Ils ont fraudé la constitution faite dans une salle de cinéma. Ils ont militarisé la société. Etant des gens en armes ils se constituent comme acteurs politiques. Ils étaient mes subalternes quand j’étais le chef de l’OS. Ils n’ont rien appris depuis. Pendant que j’étais en prison, condamné à mort en 1965, je voulais étudier, Bouteflika m’avait empêché en disant « Il ne va pas nous faire ça en prison ! » ‘’Délit de culture’’ dites-vous ! J’ai fini par passer le bac » A-t-il rappelé à l’assistance, le chef historique.


L’état actuel ‘’des choses qui fâchent’’ sont vus plutôt par l’imbattable Aït Ahmed sous un angle avenant, quant à établir des solutions possibles « Certains pensent que le FFS demeure dans l’opposition systématique. Nous sommes pour le compromis et non pour la compromission, c’est une démarche dialectique, faut faire avancer les choses dans une solution globale. J’invite les généraux à s’asseoir à la table de négociations et sans que je donne la caution au régime. Quoi qu’on dise le sommet de Sant’Egidio avait l’objectif d’installer le processus de retour à la paix ! Il ne s’agit pas d’une alliance islamiste comme certains le stipulent. » Pour enlever la crédibilité d’un premier parti démocratique, qui de cesse lutte pour la ‘’Rahma’’, la paix civile, et contre tous les intégrismes de toutes obédiences, Aït Ahmed le natif du Djurdjura a exhorté « Nous avions déclaré la paix au pouvoir. Sant’Egidio est une institution dirigée par des jeunes laïcs qui a pu résoudre beaucoup de conflit de par le monde. Nous ne faisons pas l’exception. »


Le régime post-stalinien s’exerce encore sous la forme d’une démocratie déguisée et surveillée. Aït Ahmed est révulsé par les carnages à Batna, plus d’une quarantaine de soldats d’élite fauchés par des balles ‘’islamistes’’ sans avoir pu tirer une balle, de la terreur violente qui ensanglante la Kabylie.

Ses propos demeurent amers face au mutisme d’une solution de sortie de crise par les généraux mafieux, incorrigibles. Doué d’une faculté hors du commun de cerner les interrogations, la facilité d’utiliser une sémantique adéquate et une terminologie nouvelle, a souligné « Les généraux qui gouvernent en direct une population appauvrie, blessée sont « bunkerisés » dans l’opacité, l’impunité. Ils maintiennent l’état de guerre, pour faire oublier tout ce qui se passe. Ils ont Installé le meurtre, le mensonge, la prédation en souillant la mémoire et brouillant les consciences. Ils ont édifié la sacralisation de la violence dans la société et sa prolifération. »


Devant tant d’anarchie institutionnalisée, de lois détournées, d’une constitution soft, la sortie de crise n’a pas de secret pour le leader historique. Il a répondu à la question posée « Comment combler cet hiatus et sortir de l’engrenage suicidaire ? ». « Notre conviction est que le contrat passé entre le peuple algérien et sa direction politique qui a mené à l’indépendance nationale a été rompu par la force de manière unilatérale par les militaires, doit être renégocier par la réhabilitation du politique. La première ébauche de la réhabilitation du politique de la nation est le premier contrat qui a vu le jour à Rome en 1995. Bien qu’il soit combattu avec les plus grandes déterminations, et des campagnes hystériques, nous taxant d’agents du Pape. Nous continuerons inlassablement à déjouer les leurres, à travailler à l’ouverture et des rapports de force en faveur des initiatives véritablement démocratiques. »

Le va-t-en guerre des tenants du pouvoir ne laisse personne au répit de la conscience. Ces décideurs du cabinet noir inventent des échéances électorales piégées, pour tenir un climat de tension, d’angoisse «Des multiples leurres proposés sous forme d’élections truquées ou de combines secrètes passées avec de telle ou de telles factions armée islamistes ont explosé comme des ballons de baudruches. »


Concernant le pluralisme politique « La seule décade où l’Algérie a connu le pluralisme politique se situe entre 1944-1954, bien que limité par la loi coloniale. Nous avions appris à construire un parti, à faire un journal. L’état colonial a tout pris, les terres, mais il n’a pas pu nous prendre la ruse de l’histoire,» A-t-il dit sans regret Aït Ahmed en y ajoutant « La deuxième et la troisième génération doivent tirer profit de leur existence en stimulant des débats politiques pour se prémunir contre la violence. »


Sachant que le FFS a participé aux élections législatives de 1997, malgré l’humiliation due à la fraude flagrante et provocatrice sous forme d’un surplus de l’électorat, 3 millions de nouveaux électeurs (même les morts sont inscrits aux listes électorales). Désormais, le pouvoir a octroyé 20 siéges de députation au FFS. « C’était un espace d’expression, nous avons une culture de pouvoir, nous avions fait des propositions dans tous les domaines. A la lumière de cette expérience le bilan de notre participation était négatif, nous avions décidé de nous abstenir de ne pas apporter notre caution. Et c’est pour cela que nous avions boycotté. Participer ou boycotter ne sont pas des principes tangibles, ça relève de la tactique. » A-t-il expliqué doctement.


A la question de savoir pourquoi le FFS a participé aux élections municipales ? L’invité exceptionnel de la faculté de Droit de Nancy a répondu « C’est une question de vie ou de mort de la Kabylie. Toutefois, le pouvoir a tenté de faire basculer cette région dans la violence, parce qu’elle reste une forteresse de l’histoire de la démocratie. Pas parce qu’on parle le Kabyle, le tamazight n’est pas le monopole de la Kabylie. On le parle à Batna, au Mzab, communauté vierge et équilibrée, en Kabylie la spécificité est sociologique quand on fait allusion au droit institutionnel. La gestion communale est semblable à l’agora grecque, la tajmaâit kabyle, qui ne sont pas le modèle de démocratie car les femmes ne participent pas aux assemblées. Mais c’est ce contexte compact de villages en pleines montagnes qui favorise l’organisation et la communication. Cela a fait de la Kabylie une forteresse de mouvements sociaux aidant la tenue du Congrès de la Soummam le 20 août 1956. Au lendemain du printemps Noir, la Kabylie allait s’enflammer, le pouvoir a mis le programme de «la tchétchénisation » de la Kabylie, il y a 120 morts de jeunes. Ce sont les municipalités qui ont appelé tous les jours la population à manifester, scander «Pouvoir assassin », dénoncer les assassinats. Il s’agit de mettre de l’ordre pour empêcher les pyromanes manipulés par la Sécurité militaire ou par les agents du pouvoir central de brûler tout. Les élections se sont très mal déroulées. » Tel est le rôle dévolu aux élus municipaux, aux militants de base du FFS et des citoyens épris de tolérance et de pacifisme. Et Hocine Aït Ahmed non éreinté de remettre l’horloge à l’heure et de continuer « Mais on a évité le bain de sang. Quant des dizaines de miliciens viennent avec des kalachnikovs prendre les urnes, ce sont nos militants qui se sont interposés entre la population et eux. Ils ont tout fait pour ne pas tomber dans l’engrenage des tueries et de revanches. »


Les révoltes des jeunes étaient et sont toujours légitimes, non islamistes, hissées au diapason des luttes légales et pacifiques contre tamhuqranit (hogra). Il n’y a pas de prétexte islamiste, terroriste pour que les zélés du pouvoir tirent à bout portant sur des jeunes. Lesquels n’ont que leurs mains nues pour crier haut et fort la liberté et l’impunité ! « Le ‘’livre noir sur la gestion municipale’’ dénonçant la main mise de la mafia sur les communes est accueilli avec silence. Ce qui fait, je voyais les prémices du renversement du FFS, qui a dénoncé ce désordre. Mais l’Algérie retrouvera la paix !» A conclu Hocine Aït Ahmed.,L’assistance l’a applaudi jusqu’à la lie en murmurant tous « La paix ! »


Nacer Boudjou, Journaliste, 8 février 2003

 

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