La revue Naqd diagnostique la corruption

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La prestigieuse revue d’études et de critique sociale Naqd consacre sa dernière édition au phénomène de la corruption. Un sujet qui ne cesse de focaliser l’attention des chercheurs.

Présenté sous le thème générique : «Corruption et prédation», le dossier proposé tente, à travers des analyses percutantes et richement documentées, d’identifier les divers facteurs et mécanismes ayant concouru au développement insidieux de ce mal endémique qui gangrène différents segments de la société et de l’État. En réplique à l’idée répandue selon laquelle la corruption est spécifique aux pays de Tiers-monde, le directeur de la revue, Daho Djerbal, relève dans sa présentation de ce 25e numéro, que «c’est un phénomène qui n’est pas propre aux sociétés dites en développement ou aux seuls pays émergents». Plusieurs auteurs s’accordent à dire que la corruption n’a pas de frontières spécifiques, ni politiques, ni idéologiques ; «seules ses expressions et sa conception varient dans le temps et l’espace». Cette édition réunit plusieurs études très intéressantes et très élaborées, de par leur approche analytique du phénomène à travers certains cas de pays tels que l’Algérie, le Maroc et la Russie.


Sous le titre : «Les défis de la corruption dans les pays en transition», Anastassiya Zagainova, de l’université de Grenoble, a axé sa réflexion sur le phénomène dans les pays postsocialistes. L’auteure explique que «dans un régime autoritaire avec le contrôle strict de l’économie et du politique […], la corruption généralisée est l’un des principaux mécanismes d’enrichissement des détenteurs du pouvoir», et d’ajouter plus loin : «Un manque de libertés et de transparence politique en termes de processus électoraux, de société civile, des médias et gouvernance, sont toujours propices au développement de la corruption». Pour illustrer ses propos, Anastassiya Zagainova cite l’exemple du système soviétique. Elle précise que «la base de la rente était la proximité avec le pouvoir politique et l’accès aux décisions politiques». Ceci signifie surtout l’habilité des oligarques à protéger les richesses acquises grâce aux décisions politiques favorables, notamment à travers les décrets présidentiels et la manipulation des parlementaires. 


Dans une remarquable analyse intitulée : «L’urbanisme : une prédation méthodique», l’urbaniste et sociologue Rachid Boumedine s’est intéressé au secteur de l’urbanisme en Algérie, en mettant en lumière les différents mécanismes intervenant dans la constitution de réseaux de prédation du foncier. Pour l’auteur : «Chaque réseau d’intérêt et de clientèle a tout intérêt à placer l’un des siens au nœuds de la décision (là où se donnent les permis, les droits, où se font les contrôles et les émissions de sanctions)», et de souligner : «Combien sont intéressantes les places qui, dans l’administration ou les réseaux d’affiliation, permettent de disposer d’un lot sinon de plusieurs[…] ou d’aider à disposer, distribuer ou être en situation de faire distribuer ou même déclencher un processus de distribution.»


Un autre secteur, où la corruption bat son plein, est celui des marchés publics. Le professeur Cherif Bennadji de la faculté de droit d’Alger, à travers son étude «Marchés publics et corruption en Algérie», remarque : «L’expérience algérienne en matière de marchés publics tendrait à prouver, à l’instar d’ailleurs d’autres pratiques à travers le monde, que la sacralisation du code des marchés publics n’est qu’une illusion, dès lors qu’il est établi que la corruption en matière de commandes publiques est très largement répandue comme l’illustre le classement de notre pays sur la base de l’IPC (Indice de perception de la corruption).» Autre sujet sensible traité dans ce numéro : l’émergence des «nouveaux riches», appellation communément employée pour désigner la nouvelle classe sociale de possédants.


Dans sa contribution intitulée : «Corruption et stratification sociale en Algérie», le journaliste et économiste Ihsane El Kadi a relaté les conditions dans lesquelles s’est développée cette classe de fortunés pour prendre cette ascension. Il explique que les classes possédantes «ont subitement disparu d’Algérie en 1962. Quarante-six ans plus tard, un court instant à l’échelle de l’histoire des sociétés, elles sont là, de nouveau. Par quel mécanisme ? » L’interrogation vaut le détour. Il en sort cette conclusion : «La corruption n’est donc définitivement pas une déviance des conduites marchandes en Algérie, elle est le combustible qui a produit une classe de possédants en l’espace d’une génération.»


Halim Boudjou

26-01-2009

In La Nouvelle République

 

Publié dans Politique

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