Atahualpa Yupanqui : « Pedro Sola »

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Dans les années 70, les années dites « folles » entendons-nous bien, il y a de cela trois décennies et des poussières, les disquaires étaient traversées de mélodies, d’aires venant des quatre points cardinaux, soufflés par des vents souvent printaniers. Ces mélodies emplissaient l’atmosphère d’une poésie très raffinée qui nous faisaient rêver et parfois nous secouer pour être vigilants.

 


A cette époque, on a connu une pléiade de virtuoses tels : Alan Sylvestre, Cheikh Imam l’égyptien, John Baez qui ne passait pas inaperçue et s’accordait avec le mouvement pacifiste américain, né du refus de faire la guerre au Vietnam, Léo Ferré chantant les vers du poète Aragon, l’incontestable Jacques Brel, Idir le miraculé du renouveau de la chanson berbère et Yupanqui avec sa voix envoûtante qui nous vient de loin. « Duermo negrito » et « Trabajo », « Quiero trabajo » sont ses chansons que j’ai tout de suite aimées.

 

Un mystère revêt la personnalité de ce chansonnier argentin. A commencer par son surnom Atahualpa Yupanqui, toujours difficile à retenir et qui est tiré des deux héros indiens qui ont mené des combats contre la conquête espagnole de l’an 1516. Ces autochtones ont été exterminés par les mousquets et les épidémies apportées dans les bagages de ces conquistadors et qui attirés par l’or des royaumes Incas et aztèques avançaient sans aucune hésitation.

 

Le chemin de l’Indien

 

Yupanqui se détache nettement de ses confrères musiciens et poètes par son genre unique, sa voix chaude, son accent teinté de spirantes et d’exclusives. Un véritable cours de linguistique enrichi d’un vocabulaire rudimentaire s’offre à nous. Tour traduit avec facilité les complaintes de ces Indiens de la Pampa et de la Cordillère des Andes pour qui la bravoure et la fermeté sont des valeurs préservées par eux. Il est venu au monde, un monde « tissé de chants et de silence » comme il le dit un certain 31 janvier de l’année 1908, dans le village d’El Campo de la Cruz, au nord de Buenos Aires, au cœur de la Pampa. Son père est un Indien Quechua et sa mère Basque espagnole, deux personnes représentant deux peuples à la croisée des chemins et qui s’entrecroisent pour former une symbiose. Le jeune Hector Roberto Chavero, nom de son baptême, extrait le suc de ce métissage ethnique et culturel pour en faire une œuvre d’art de plus haut degré. Son père cheminot se déplaçait souvent pour surveiller les travaux ferroviaires avec sa famille. Le jeune Hector ou Yupanqui se mêlait aux ouvriers lorsqu’il va voir son père. Dès l’âge de 6 ans, il est initié au violon par un prêtre. Puis s’essaya à la guitare, cet instrument qu’il adopta et qu’il ne quitta point jusqu’au jour de son agonie survenue le 23 mai 1992 à Nîmes pendant qu’il participait au festival organisé dans cette même ville.

 

En 1921, au moment de la disparition de son père, il exerça différents métiers entre autres celui de clerc de notaire. « J’avais, explique-t-il, une belle calligraphie » et même en tant que journaliste dans la capitale de l’Argentine. Un hasard lui avait fait connaître l’ethnologue Alfred Métraux, qu’il accompagna en Bolivie puis au Pérou et devient son guide. Cette rencontre lui donna l’occasion d’apprécier les travailleurs exploités dans les mines de soufre et ceux des propriétés agricoles. Cela lui ouvrit tous les horizons et ainsi que sa personnalité qui se confirma davantage par une prise de conscience totale. Le voyage entrepris à pied ou à cheval se termina en 1935 par son adhésion au Parti communiste argentin. Son engagement dans cette formation politique s’illustre par sept recueils de poésie, élaboré entre 1940 et 1971. « Cerro Baoy » écrit en 1943, sert d’argument à Horizons de Pierre, un film dont il joue le rôle principal. En 1940, il publie son premier recueil de poèmes « Piedra Sola » (Pierre solitaire) et fait connaître des compositions musicales. Le premier recueil de poèmes est une création qui seule résume la profondeur de l’âme Inca, vestige d’une histoire cauchemardesque vécue dans la douleur et l’angoisse. Il devient le porte-parole attiré de ce peuple que l’auteur de l’une des civilisations les plus prolifiques nommées « L’empire des quatre vents » et qui comprend le Pérou, la Bolivie, l’Equateur et l’Argentine du nord. Le propos suivant exprime l’idée qu’il a de ce peuple réduit à une inexistence : « Tout ce que les indiens sentent mais ne peuvent ou ne savent pas dire, je le dis à leur place ». Il a plusieurs cordes à son arc ; il chantera la douleur, l’infinie tristesse de cette civilisation jetée dans l’abîme, endeuillée à tout jamais par ces hordes barbues, tels des centaures brandissant les bâtons qui crachent me feu.

 

Renouveau de la musique traditionnelle latino-américaine

 

En 1948, il s’embarqua à Paris où il rencontra Picasso, Eluard, Aragon et Piaf qui l’invita à se produire à côté d’elle. Depuis il n’a cessé de donner des concerts en Europe, plus de soixante. Son répertoire s’enrichit de plusieurs chansons marquées de mélancolie, d’affection, comme : « Camino del indio », « Nostalgia Tucumana », « Aires Indios », « Soy libre », « soy bueno » (Je suis libre, je suis bon)… Il leur a adapté plusieurs airs : milongas, zambas (danse amoureuse), « vidalas » (Médiative), « babuclas chacaceras » (mondes paysannes) qui servent d’un support agréable à sa profonde poésie. Cette démarche lui permet de rendre ses lettres de noblesse à ces genres musicaux relégués à des rangs inférieurs, considérés comme de vulgaires folklores par les tenants de la culture urbaine bourgeoise et institutionnelle. Il a amorcé un renouveau de la musique traditionnelle latino-américaine et qui a traversé ses frontières. Plusieurs groupes de musique et de guitaristes solos qui ont adopté son mode d’exécution : « les Guacharacos », « Calcharkis », « Una Ramos », « Victor Jara », « Paco Ibanez », « Julio Jerez », « Raphaël Alberti »… La liste est longue et on ne peut les citer tous. Il est chanteur contestataire jusqu’au bout de ses ongles, mais rien à avoir avec les cha-cha-cha à la gloire des coopératives agricoles ou industrielles. L’homme est poète, tout lui suffit largement pour trouver des inspirations. La dictature militaire (1943-1946), sous la présidence Péron, l’a malmené. Son entêtement ou sa persistance lui valut plusieurs incarcérations. Ses poignets brisés à coups de culasse de fusil et les mains écrasées par les machines à écrire des forces de sécurité ne l’ont pas empêché de jouer et d’exprimer haut l’injustice.

 

Sa tournée au Japon en 1974 qui est un succès total le poussa davantage à se produire de plus en plus devant un public qui apprécie la qualité de ses chansons. En 1981, il participe au festival national de folklore (Cosqun argentin) où dix ans plus tard ce théâtre portera son nom. Il est à retenir également qu’il a eu en 1950 et 1969 le prix de l’Académie Charles Cros.

 

C’est un artiste qui a légué au patrimoine culturel universel plus de 1500 chansons, écrites seul ou avec d’autres partenaires, dont sa femme qui est une Française Paule Antoinette Pepin Fitzpatrick (pianiste et compositrice née à Terre Neuve, Canada, et décédée le 14 novembre 1990 à Buenos-Aires, Argentine), qui signe alors Pablo del Cerro.

 

Le dernier roi inca meurt à la veille de la commémoration du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Mais la mort n’y peut rien devant ses mélodies qui continuent à nous envoûter et à immortaliser l’âme Quechua.

 

Nacer Boudjou

Publié in l’Opinion en 1992

Publié dans Chanson

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