Slimane AZEM : la satire politique au service de la Paix

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Né le 19 septembre 1918 à Agwni Gueghrane en Kabylie, mort le 28 janvier 1983 à Moissac (Tarn et Garonne) en France.

 

Feu Slimane AZEM, n’est pas un vulgaire chansonnier, il est par excellence un poète dans la lignée de Si Mohand ou Mhand, de Jacques Brel, de Léo ferré, de Georges Brassens… pour ne citer que ceux là. Il est la conscience du mouvement ouvrier nord africain. Un homme de gauche à part entière, aussi un fabuliste d’expression kabyle hors pair. « A lui seul, mérite plus d’un livre,  tellement la densité de sa vie, de son œuvre, sa sagesse et sa portée universelle constituent une source de références, non seulement pour nos pères et mères, mais aussi pour nous-mêmes et les générations à venir, ainsi qu’à l’érudit désireux d’élargir son horizon… » a noté Youcef Nacib, chercheur universitaire, qui a publié sa biographie.


Slimane AZEM pour le fait d’être anti-colonialiste et contre l’ordre établi fascisant en Algérie, au lendemain de l’indépendance, cela lui a valu non seulement son bannissant, mais l’interdiction de ses chansons sur les ondes nationales. Il est inhumé dans la terre de sa patrie d’adoption en France, sans revoir le village de ses racines. Désormais, toute sa vie, entre autre, il n’a exprimé que sa douleur de ne pas pouvoir y retourner. Les discordes, la haine, les hostilités ont été ses sujets de prédilection dans ses chansons.


Des aciéries de la Chiers aux camps de travail allemands


Ecolier, il ne se passionne que pour les Fables de Jean de La Fontaine qui influenceront tous ses écrits et compositions. En 1929, à l'âge de onze ans, Slimane AZEM a travaillé comme ouvrier agricole dans des fermes de colons dans la région d’Alger. Tenté par l’exil, et à la quête d’un nouvel emploi, il rejoint en 1937 son frère Ouali AZEM installé à Longwy en France. Il était employé durant deux ans en tant que manœuvre dans les aciéries de la société des hauts fourneaux de la Chiers en Lorraine.

 

En 1938, passionné de musique, il s'achète une mandoline et se met à jouer jusqu’à élaborer quelques mélodies nostalgiques. Pendant son service militaire, il jouait pour le plaisir des appelés avant d’être mobilisé, lors de la « drôle de guerre », à Issoudun (en Champagne).

 

En 1942, les armées nazies envahissent la France l’arrêtent et le déportent en Rhénanie, pour le service du travail obligatoire (S.T.O.). Il y retrouve son frère Ouali qui avait été déporté. Ce n’est qu’en 1945 qu’il fut libéré par les Alliés. Ces années de peine et de misère l’ont tellement blessé au fond de lui-même qu’il ne les a jamais interprétées dans ses chansons, ni chanté d’ailleurs les usines de Longwy où il avait travaillé.


Orchestre des compatriotes


Libéré des camps nazis, il prend la gérance d'un café à Paris. Et se donne à la musique avec zèle, en se produisant avec un petit orchestre constitué de compatriotes. Il chante les chansons traditionnelles du pays pour un auditoire nord africain.
Il se lie d’amitié et collabore pour une tournée en France avec Mohamed El-Kamal, chanteur algérien.

 

En 1947, il rentre au pays après une dizaine d’années en France. Dans le village de ses racines, il écrit et monte une pièce théâtrale. Dans la ferveur du nationalisme montant, il compose des chants patriotiques, qu'il apprend aux jeunes de son village.

 

En 1948, il sort, à compte d'auteur, son premier disque : « Ma tseddoudh anrouh », plus connue sous le titre « A Moh a Moh », Madame Sauviat, qui a reconnu son très grand talent, le présente à différentes compagnies de disques à son retour à Paris.

 

Une carrière fulgurante

 

En 1950, la firme Pathé Marconi-France l'engage pour un premier disque. Ce fut le départ de sa véritable carrière artistique. La même firme lui offrira en 1970 son Disque d’Or. Au cours de ces années, il fait des duos comiques avec le fameux Cheikh Norredine et chante en français « Algérie, mon beau pays » et «Carte de Résidence ». Au fil des enregistrements, Slimane AZEM conquiert un large public aussi bien berbérophone qu’arabophone et même francophone,  que grâce à ses textes paraboles où il met en scène des animaux et se pose comme un chanteur engagé politiquement. «Slimane AZEM resta jusqu’à sa mort fidèle à lui-même, porteur d’espérance. Il n’avait pour tout refuge, et c’est là justement son espérance, que la poésie et la masse des immigrés dont il savait traduire la misère d’ici et de là-bas, les sentiments, les frustrations, la coupure sociale, l’acculturation... et l’objet même de son immigration, parce que issu d’elle, était d’elle. » a ajouté Youcef Nacib.

 

Un chanteur en diverses langues

 

Ce fils du Djurdjura a dépassé le cadre ethnolinguistique et communautaire dans ses chansons. Il s’adressait aux ouvriers et à toutes les couches sociales de toutes conditions dans les diverses langues : berbère, arabe et français :

 

·        En langue arabe il a chanté « Kifac nkunu susta ? », « Nta mir w ana mir », « Muhend u Qasi »

·        En langue française, il a interprété : « Madame encore à boire », « Carte de Résidence », « Mon beau pays »…

·        Et tout l’ensemble de son répertoire il l’a chanté en langue berbère, parler de Kabylie.

 

La teneur de ses chansons

 

En plus de ses chansons aux sujets familiers, le pivot de sa thématique repose sur des questions politiques : colonisation, liberté, guerre, gouvernance, crainte de la bombe atomique, …

Dans le style d’écriture, il est proche des journalistes de la presse satirique de Canard enchaîné, Charlie hebdo… tels : Plantu, Cavanna… Il a l’art d’écorcher les actualités de son époque.

 

·        Dans « Amek ara nili susta ? » chantée en kabyle et en arabe, AZEM s’inquiète et se pose la question : Comment notre sort pourrait-il s’améliorer ? quand la guerre nous guette au coin de la rue. Quand les grandes puissances s’affrontent dans une guerre abominable et que même l’époque s’affole, le temps change, et nous ne pouvons plus distinguer les saisons. C’est le souci de préserver la quiétude, le bonheur de vivre, que les nations belliqueuses risqueraient de troubler.

 

Amek ara nili susta ?

Kifac nkunu susta ?

Comment pourrions-nous trouver Bien ?

 

« Comment pourrions-nous trouver Bien ?

Comment notre sort pourrait-il s’améliorer ?

En effet, tout s’embrouille et se mélange :

Comme navets et patates,

Tomates et choux… »

 

·        Dans la chanson « Nek d lmir, kec d lmir », interprétée dans les deux langues : arabe et berbère, AZEM porte son regard satirique sur des personnes sans étude, sans qualification, et sans légitimité, (absence de suffrage universel), sont plébiscitées par le parti unique à de hautes fonctions. Dans cette chanson, il parle d’un maire, comment pourrait-on avoir confiance en lui, alors qu’il est un indu élu. Il n’est ni savant, ni un fin politique, et encore moins un homme de bien. Une gouvernance chapeautée par la médiocratie.

 

Nek d lmir, kec d lmir

Nta mir w ana mir

Tu es maire, je suis maire 

 

« Tu es maire, je suis maire !

Chacun mène à sa guise sa politique

Tu es maire, je suis maire !

Et tous nous voici enfoncés au fond d’un puits... »

 

·        « Idehr-ed waggur » chantée seulement en kabyle, est un hymne à la liberté, à la lutte pour la décolonisation. C’est une chanson patriotique qui éveille les consciences pour le recouvrement de l’indépendance nationale. Le clair de lune est une métaphore de la liberté, du salut émergeant des ténèbres, des misères vécues par le peuple. De la fin proche de l’injustice exercée sur des personnes exploitées, poussées à l’exil. C’est une chanson apportant l’espoir, née au commencement de la guerre de libération. Elle lui a valu l’interdiction de sa diffusion par les autorités colonialistes.

 

Idehr-ed waggur

Voici qu’apparaît la lune

Voici qu’apparaît la lune
Suivie de l’étoile
 Elle rayonne et illumine
Envoie sa clarté sur terre
Eclairant aussi contrées, océans
Montagnes et déserts.


Combien d’épreuves a-t-elle endurées ?
Souvent cachée par le brouillard
Celui-là qui l’opprimait
Il a compris son rôle
 Lui tenait rancune
L’enviait et refusait de nous la montrer

Autour d’elle les nuages sont dissipés
Elle sort enfin de l’obscurité
 C’est à son tour de se réjouir
Voici qu’elle s’élève et éclaire comme drapeau
Nous salue tous
et scintilla comme une lampe

 

·        “Ffegh ay ajrad tamurt iw”, chantée uniquement en kabyle, rendue publique en 1956 est une chanson de révolte, contre les forces colonialistes qui administrent le pays exploitant ses ressources naturelles. Il compare son pays à un jardin verdoyant où se trouvent les arbres fruitiers, les plantes odorantes et le criquet vorace s’est posé pour les dévorer. Il appelle le criquet, allusion aux colons, de partir au risque de porter le poids des péchés commis et qu’ils payeront ce qu’ils auront mangé. Longtemps le pays colonisé, maintenant, les paysans ont forgé une identité politique pour la libération de leurs terres. Il est trop tard la conscience guérie, s’éveille.

 

Ffegh ay ajrad tamurt iw

Criquet, sors de ma terre !

 

« Criquet, sors de ma terre !

Le bien que tu y avais trouvé a été gommé à jamais

Si quelque Cadi t’avait alors passé la main

Exhibe les actes, s’ils sont sûrs ! »

 

·        « Terwi  tebberwi », est inspirée de l’ébullition politique des petites et des grandes nations à l’instar des USA et de l’ex URSS et aujourd’hui la Chine. « à peine le brasier s’est-il éteint d’un coté, le voila qui renaît d’un autre ». Il y a ceux qui bâtissent et ceux qui détruisent. Le monde a perdu de son sens, gouverné par des vauriens.

 

Terwi  tebberwi

Tout s’emmêle et se complique !

 

« Tout s’emmêle et se complique !

Le bout de l’écheveau n’apparaît pas !

Tout se mélange, va de travers

Il faut bien qu’un guide vienne qui démêle tout… »

 

 

·        Dans la chanson « Zzman n ghati », Slimane relève une situation délicate où toute personne se trouve. C’est une chanson contestataire où la stratégie politique est mise en évidence, le challenge, la tactique, le jeu d’alliance. En somme, c’est la théorie tacticienne. Il compare les luttes politiciennes à un jeu de dames kabyle, « Il qafan » ou « tiddas », semblable aux échecs,

 

Zzman n ghati

Nous échouons au fond d’impasse

 

« Nous échouons au fond d’impasse

L’osselet bougé doit être ramassé !

Quoique que tu fasses, ce sera non !

Et tu as beau choisir qui fréquenter

Tu le regretteras en fin… »

 

·        La chanson de « Muhend u qasi » est chantée dans les deux langues : kabyle et arabe (dans le dialecte bougiote). Il l’a dédie à l’un de ses amis qu’il a cherché partout pour l’inviter à dîner, alors que celui-ci a perdu sa brebis.

 

Muhend u qasi

 

« Oh Mohand, fils de Kaci

Fils d’Ahmed, fils d’Ali

Lui-même fils de Mohand, lequel est à son tour fils d’Amar

Je ne cesse de te rechercher !

Je m’ennuie de toi : je voudrais que nous revoyons

Viens donc aujourd’hui chez moi

Si tu veux que nous bavardions ensemble… »

 

Autant de chansons politiques : « Amqerqur b umdun », « baba ghayu »… La verve de Slimane AZEM, n’a pas tari durant une longue période. Il nous a laissé un héritage poétique, culturel immense. En tant que personnes sensibles à son art lyrique, nous lui rendons hommage et nous lui dirons, lui qui est « un soleil qui a éclairé des générations » :Repose-toi en paix !

 

 

 

Conférence animée par Nacer BOUDJOU

« Commémoration de la mort de Slimane AZEM »

Longwy, 31/01/2009

 

Publié dans Chanson

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