ORFEVRES ET ORFEVRERIE EN ALGERIE: STATUT, REPRESENTATIONS ET SYMBOLES

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A l’exception des Touaregs, préservés par et dans le Sahara, qui ont sauvegardé le mot générique « annad, innaden » pour désigner le(s) forgeron(s), les Algériens du nord qualifient l’artisan des métaux et de la forge par le substantif sémitique de « aheddad, iheddaden ». Les hommes qui se sont attachés aux métiers de la forge, ont en commun la maîtrise du feu, la parfaite connaissance des métaux, de leurs caractéristiques et des procédés de façonnage pour en restructurer la constitution chimique et leur redonner plus de résistance.

 


Dès l’Antiquité, le forgeron est assimilé à Héphaïstos, le Vulcain des Grecs, dieu du feu et des forges, tant par sa taille, sa force, son adresse et son pouvoir sur le feu. Nous avons du mal à croire l’inimaginable chaleur libérée par l’activité des forges, tout comme les adorateurs des dieux de l’Olympe auraient eu du mal à admettre une telle fournaise dégagée par les forges d’Héphaïstos. Les religions révélées, héritières de civilisations anciennes, ont puisé et « converti » mythes et légendes des peuples polythéistes, elles ne manquent pas pour souligner les similitudes entre les forges de nos ancêtres et l’enfer. La Bible fit du premier forgeron, Tubalcaïen, le descendant direct de Caïn, maudit pour l’éternité. Le forgeron médiéval, parce que peu enclin aux pratiques religieuses et ne respectant pas le repos dominical, n’est plus le fils d’un dieu mais celui de démons et de sorciers. L’Islam a sans doute compris le caractère particulier du fer et du feu quand il annonce : « Nous avons fait descendre d’en haut le fer, en lui il y a un mal terrible mais aussi de l’utilité pour les hommes
[1] ». C’est au roi David que le Coran reconnaîtra le pouvoir de rendre malléable le métal, de le façonner. Des légendes judéo-berbères ne placent-elles pas le tombeau de David au Maroc.

 

Le pacte de la Sahifa passé à Médine par le prophète Mohammed avec les juifs, jette l’anathème sur ceux qui touchent aux métaux précieux, spéculent sur l’or et l’argent. Le traité autorise les juifs, en se rachetant de l’islamisation, à frapper monnaie et à opérer en bourse comme arbitragistes de la communauté musulmane, professions – avec celle d’orfèvre −, qu’ils continueront d’exercer, même après la dénonciation du pacte. Les prescriptions coraniques considèrent en effet le travail des métaux, − ainsi que les métiers de puisatier, barbiers, bouchers, etc. −, comme profession méprisable, à même de souiller la perfection des croyants. Cette classification élitiste, en métiers nobles et métiers subalternes, explique sans doute les interdits coraniques à exercer certains emplois. Les premiers cadis (juges musulmans) désignèrent les témoins testamentaires seulement dans les professions  « vertueuses ». Ils jettent ainsi les bases de la classe bourgeoise dans les pays soumis à l’Islam.

C’est peut-être là un trait observable qui fait que, dans les cités et dans les campagnes nord-africaines, le développement de la forge est exercé par les juifs. Le fait, attesté par quelques rares documents, est largement propagé par la croyance, l’usage et la tradition orale. L’interprétation la plus convaincante de cette spécificité est historique : elle fait remonter au début de l’ère chrétienne la présence d’un grand nombre de communautés juives dispersées depuis longtemps en Afrique du Nord.

Forgerons, orfèvres, les juifs toucheront à tous les métiers du feu. Dans son étude sur l’ « Abzim », Wassyla Tamzali confirme : « Les artisans juifs ont introduit au cœurs des communautés agraires et pastorale les secrets et les techniques des orfèvres de l’Asie mineure – ce qui aiderait à comprendre l’art élaboré de certains bijoux −, et mis en marche un véritable “prosélytisme passif” marquant les traditions esthétiques de ces peuples et laissant parfois le signe de Salomon sur la face en argent mati de quelques pendentifs [2]». Wassyla Tamzali se pose la question : « Est-ce parce que les bijoutiers étaient juifs qu’ils étaient aussi “errants” ? » L’artisan se déplaçait de village en village, de campement en campement. S’adaptant aux modes de vie de leur clientèle, agricole ou pastorale, il offrait ses services à des ethnies organisées en tribus, clans, groupes, d’importance variable.


Dans toutes les tribus nord-africaines se rencontrent les ouvriers du fer, les uns maréchaux-ferrants, les autres simples forgerons fabriquant et réparant les instruments agricoles : socs (tagwersa), haches à deux tranchants (amentas), faucilles (amger), herminettes (taqabact), pioches (agelzim). Chez les Ath-Yenni en Kabylie, les armuriers  forgent tout l’armement pour se défendre de l’adversité (fusils, pistolets, sabres, poignards, coutellerie). Leur art, prisé et raffiné, leur faisait écho et atteignait Tunis, Fès et Tripoli. L’artisan est de tous les événements. Pour célébrer les naissances, les fiançailles, les mariages, il fabrique les bijoux annonciateurs de richesses fécondes (les hommes étant la première richesses car défenseurs de la cité et producteurs et reproducteurs d’abondances). Il est aussi des labours, sarclages et moissons, en fournissant socs, pioches, faucilles et autres instruments aratoires. Il participe à la construction des maisons, en confectionnant les outils de taille, de maçonnerie ou du travail du bois. Il s’associe aux guerres tribales, sans s’immiscer entre les belligérants, en fournissant aux deux camps armes blanches, armes à feu et poudre.

 

Quand il se fixe au sol, l’artisan continue à observer le provisoire de son atelier mobile, réduit à un mobilier et des instruments réduits au strict minimum :

 

le soufflet (tagecult) muni de ses tuyères (ajabu) ; l’enclume (taâunt), avec une seule bigorne (icc n taâunt) et sur sa table est pratiquée une cannelure (targa n taâunt) qui sert à la fabrication des canons de fusil ; les tenailles de forge (tighemdin), les marteaux (afdis), les étaux d’établi (lmehbes ameqran), les limes (lembebred), les filières (tixenziar), les étaux à main (lmehbes uffus), les forets (eccukat).

 

Sa maîtrise de l’eau, de l’air et du feu, tout comme le rougeoiement et la chaleur de son antre, inspirent une défiance aussi voisine que celle qu’on éprouve à l’encontre de l’alchimiste. Ses fonctions de guérisseur, de rebouteux, de circonciseur ajoutent au capital de crainte et de rejet,  tout en faisant de lui une personne de statut recherché, indispensable à la vie de la cité.  Son installation pas loin d’une forêt pour alimenter sa forge en charbon de bois, est un endroit réservé, presque intouchable. On le soupçonne de pratiques magiques, de pactiser avec le diable, on reléguait sa forge et son habitation à l’écart des agglomérations. Les lieux-dits témoignent de la présence du forgeron-orfèvre (Tagemmunt iheddaden, la Colline des forgerons ; Talla, Taâwint, Tizi… Iheddaden, la Fontaine, la Source, le Col … des Forgerons ; Taxerrubt, Ighil, Agwni… bb-wennad, le clan, le versant, le plateau… de l’artisan, seuls toponymes qui attestent encore, en Kabylie, d’une terminologie aujourd’hui disparue, mais qui, par leur mémorisation, rappellent bien l’intégration de l’artisan dans les structures sociales en Algérie).

 

La citoyenneté chez les Berbères (du grec Barbaroï) se reconnaît à l’état de paysan, à l’appartenance à la paysannerie. Dans « paysan », il y a « pays » (tamurt), on est mmi-s n tmurt, « fils du pays ». Pour dire « tamurt » chez certaines populations berbères du Moyen-Atlas marocain, on dit « tamazight ». Amazigh est non seulement l’habitant du pays, mais aussi celui qui en détient la propriété, « taferka » (d’où est issue l’Africa romaine, et par extension, le continent africain), la terre perçue comme instrument de production. Pour siéger dans l’agora (agraw), il faut être propriétaire terrien, c’est-à-dire celui qui se suffit et cède son surplus au moyen du troc. Dès qu’on exerce une profession attachée à la monnaie, où l’échange n’est plus de troc, on est considéré au service de quelqu’un qui vous paie en monnaie.


En ce sens, l’Afrique du Nord rurale a maintenu de très vieilles traditions relatives à la monnaie. Dans la Méditerranée antique les bijoux portés par les filles de « bonnes familles » étaient seulement en argent, symbole de la blancheur, de la pureté, de la virginité, de l’hyménée. On affichait sa condition. L’or était destiné à être frappé en monnaie. Les filles « monnayables » affichaient leur statut social en portant des colliers de pièces d’or. Le nombre de pièces portées autour du cou indiquait l’appréciation que portaient les clients aux courtisanes. L’or était donc le symbole du commerce dans le sens le plus large, y compris celui de la chair. L’artisan, toujours installé à l’extérieur du campement chez les Touaregs, de l’ ighrem chez les Chleuhs du Sud marocain, de la taddart, chez les Kabyles du Djurdjura, de la taqleht chez les Chaouis de l’Aurès, de la pentapole chez les Mozabites, ne travaille que sur l’argent pour signifier la virginité de ses clientes.

Parce qu’il exerce le commerce avec les femmes et pour les femmes, l’artisan est méprisé pour la double raison :

 

- 1° il exerce commerce pour être rémunéré en monnaie sonnante et trébuchante, tout travail mérite salaire ;

- 2° il maîtrise les techniques du feu, de l’air et de l’eau nécessaires à la transformation des métaux, comme les femmes il pratique la cuisine magique dans la pénombre de sa boutique.

 

Si on compare le statut social qu’on reconnaît au marabout (noblesse de religion) à celui d’artisan (sorcier), on aura deux types de magies :

 

- 1° la magie du verbe, la magie de l’écriture pour le marabout, clerc par excellence. C’est une magie spirituelle qui élève et est garante de l’au-delà;

- 2° la magie du feu par le feu pour l’artisan qui peut nuire ici bas (et dans l’au-delà), son résultat est ici et immédiat.

 

On aura deux types de résidence : 

 

- 1° Le marabout occupe le centre, la partie supérieure du village. Il est en cette qualité l’âme du village par son savoir religieux, haut degré de perfection. Il exerce son office entre les quatre murs de la mosquée (ou du temple, les prêtres étaient appelés « agurram - igerrumen», avant l’islamisation), blanchis à la chaux vive, ses messes sont publiques. Devant l’autel ou le mihrab il s’adresse à voix haute à Dieu.

-2° A l’artisan on a affecté l’espace périphérique, la zone inférieure du village. Il est en cette qualité le malin. Son savoir s’exerce sur la matière dans la pénombre de sa boutique. Les murs de son échoppe sont couverts de suie. Il est dissimulé, devant le foyer de sa forge. Ses messes basses s’adressent à l’esprit malin.

 

L’un et l’autre se réclament d’un ancêtre mythique pour exercer son office :

 

- 1° Le marabout tire sa descendance (généalogie écrite transmise de père en fils) de Muhammad par sa fille Fatima. Pourtant, ils déclarent tous venir de Saguiet-el-Hamra, dans le Sahara occidental. Leur installation est relativement récente, fin du XVe début du XVIe siècle.

- 2° L’artisan remonte son ascendance (transmission orale de père en fils) au roi David, qui aurait façonné la première pince pour retirer du feu le métal en fusion. Leur installation en Afrique du Nord remonte à l’antiquité.

 

L’un est l’autre sont marginalisés et ne sont pas intégrés à la citoyenneté terrienne :

 

- 1° Le marabout se fait rémunérer en nature à l’occasion des fêtes religieuses par le prélèvement de la dîme (âachoura). Il n’a pas la propriété ni de la terre (on lui affecte un jardin pour cueillir des fruits) ni de la maison qui sont des biens « mecmel » (propriété publique). Ses femmes quand elles sortent sont voilées, ce sont les villageoises qui leur ramènent leur consommation en eau potables. Le marabout participe sans voix aux réunions de l’agraw (assemblée) du village seulement pour transcrire les délibérations. Il écrit en tamazight dans une phonétique arabe.

- 2° L’artisan, est rémunéré en monnaie sonnante et trébuchante. Tout comme le marabout, il n’est pas propriétaire de la terre qu’il cultive ainsi que de la maison qu’il occupe et qui lui sont allouées seulement en usufruit pendant la durée de son séjour par le village (bien public « mecmel »). Leurs femmes sortent dévoilées, vont puiser leur eau à la fontaine, ramassent  figues et olives et pratiquent le jardinage. L’artisan ne participe pas aux réunions du village, il est seulement visiteur.

 

Tous deux exercent une double attraction sur les populations :

 

- 1° a.- Le marabout est recherché pour ses vertus bénéfiques (baraka) héritées de son ancêtre mythique. On lui donne des épouses pour avoir une part de baraka mais on  se préserve de demander la main de ses filles de peur d’être atteint par l’anathème de l’ancêtre. En cette qualité, le marabout est faiseur de miracles et sa main est porteuse de guérison. b.- Il est aussi singulier pour le prestige de son savoir coranique, c’est lui qui appelles et préside aux prières, lave les morts et psalmodie la « burda » durant les veillées funèbres, célèbre et rend les mariages licites, enseigne les rudiments religieux.

 

- 2° a.- L’artisan est craint pour sa magie et à ce titre on le reçoit dans la périphérie villageoise. On se souvient de la légende du forgeron de Qaddous qui a mis le feu au village après avoir fabriqué des serrures qui ferment à clé de l’extérieur, après avoir enfermé les habitants dans leurs maisons pendant qu’ils dormaient. Il est aussi faux monnayeur qui imite toutes les monnaies du Bassin méditerranéen. Marginalisé, on ne donne pas et on ne reçoit pas de filles en mariage de l’artisan. b.- Il est recherché pour fabriquer les instruments aratoires nécessaires à la survie du groupe, les armes pour sa défense. Il confectionne aussi les bijoux en argent pour doter les mariées.

 

Dès qu’il y a rapport au travail rémunéré, on est exclus de la société des citoyens. Dans le même ordre d’idées, on peut citer les musiciens réputés être de mauvaises mœurs. Ils sont tolérés et recherchés l’espace d’une fête où ils sont payés pour donner de la joie. Les danseuses qui les accompagnent ne sont-elles pas des filles de joies dans une société très à cheval pour les choses du sexe. 

 

« C’est en forgeant que l’on devient forgeron », dit le proverbe. L’hérédité est quasiment de règle et on rencontre de véritables dynasties de forgerons, d’orfèvres, de maréchaux-ferrants, de serruriers, d’armuriers, de couteliers, de taillandiers…  Le transfère du savoir et des techniques se fait par héritage de père en fils, d’oncle à neveu. On exerce la spécialité recueillie dans la famille pour ne pas entrer en conflit et entretenir des rivalités. Il n’est pas rare de voir se relayer sept ou huit générations dans la même boutique. L’endogamie corporative est très forte dans ces confréries, on  recherchera volontiers une fille de forgeron pour un fils de forgeron, une fille d’orfèvre à un fils d’orfèvre. Mais les alliances peuvent se rencontrer au sein de familles artisanes.

 

La Kabylie est sans doute la région d’Afrique du Nord la plus féconde en bijoux. La réputation incontestée des bijoux kabyles est certainement due à la production des orfèvres installés dans les sept villages de Ath-Yenni (aujourd’hui, commune de Beni-Yenni, située à quelques 140 km à l’est d’Alger). Blottis dans les remparts montagneux du Djurdjura, hérissés de traditions, les Ath-Yenni continuent de signer leurs œuvres dont l’origine est séculaire.

L’originalité et le renom des bijoux kabyles viennent avant tout de la présence d’émaux (bleu, vert et jaune) dont la douceur des tons rehausse l’éclat des sertissures de corail. Les bijoux, en argent, reçoivent les émaux dans un cloisonnement filigrané.


Le filigrane est cette technique ancienne qui consiste à faire passer un fil d’argent dans des trous de diamètre de plus en plus étroit, jusqu’à le réduire à l’épaisseur d’un cheveu. En composant au moyen de ces fils les motifs les plus variés et en les agençant par brasage, soit entre eux soit sur une plaque en argent prévue à cet effet, l’artisan vise à obtenir les assemblages les plus esthétiques, passant de la simplicité de la première forme à la maturité du style.

Le passage de l’argent brut à l’œuvre achevée nécessite de nombreuses opérations relatives à la maîtrise de la flamme, de l’air et de l’eau, selon des gestes techniques bien précis, telles les techniques du feu, du choc, de l’attaque, du brassage, de l’émaillage, du sertissage, etc. Les gestes mille fois répétés, les formes et figures géométriques représentées, ont créé une unité stylistique kabyle qui ne reproduit jamais des modèles stéréotypés. Même si l’artisan est socialement soumis à un faisceau de traditions, la note personnelle émane de chaque bijou qui donne cette étincelle d’individualité.

Faisant taire les mots, le bijou, à l’instar de tous les objets d’art, restitue par un style et un langage particuliers la mémoire d’un savoir-faire, d’un cumul de connaissances et de techniques. Il reflète un idéale de pensées et de sentiments, l’empreinte de la vie émotionnelle et spirituelle, gravés dans le répertoire des formes et des lignes, près des chroniques, des contes et des poésies orales qui créent la mémoire d’un peuple.


Workshop de la filière Métaux,

Stemnitsa, 4 et 5 octobre 2003.


Ali SAYAD

Anthropologue,

Chercheur associé au

Centre National de Recherches

Anthropologiques, Préhistoriques

et Historiques d’Alger.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Coran, Sourate LVII, V. 25

[2] Wassyla TAMZALI, Abzim. Parures et bijoux des femmes d’Algérie, 1984, Dessain et Tolra, Paris, Entreprise Algérienne de Presse, Alger.

Publié dans Artisanat

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