Tanger l’enchanteresse

Publié le

« C’est aux abords du petit port de la cité Tinja, qu’Ulysse a jeté son ancre »


La naissance de Tanger pouvait-elle échapper aux mythes tissés autour d’elle,  tant le site où elle a vu le jour est féerique ? Une mer azurée, un horizon prometteur, invitation au voyage… L’espace qu’occupe cette cité, rêvée par tant de poètes, ne laisse aucun répit à ceux qui sont avides d'inattendu et de spontanéité. Ce n’est pas un hasard si Ibn Battouta, globe-trotter africain, y est arrivé au bout de son voyage, longeant le pourtour de la Méditerranée.

 

« Tin-ja ! »

 

Noyée dans une mer régénératrice et dans les mythes les plus fantastiques, Tanger s’en est sortie ragaillardie. Elle serait née selon la légende grâce à ces trois protagonistes : Noé, le rescapé du déluge et l’Elu de Dieu, Héraclès (Hercule) le fils de Zeus et Odysséus (Ulysse) le protégé de la Déesse Athéna.

« Tin-ja ! », Terre retrouvée, terre rapportée ou surélevée ! C’est avec cette note de joie qu’après le déluge, Noé fêta la naissance de la cité, quand il vit arriver à l’arche perdue, sa colombe exploratrice, le bec souillé d’argile.

 

C’est dans le pays des Hespérides, « le pays rouge », autrement dit, « le pays du soleil levant », que le fils de Dieu, Hercule dans un moment de mauvaise humeur, donna un puissant coup d’épaule séparant les deux montagnes Calpé et Abyla « les Colonnes d’Hercule », pour se débarrasser des monstres et des brigands qui voulaient lui prendre les bœufs de Géryon. C’est à ce moment que l’Europe se sépara de l’Afrique, laissant fusionner la Méditerranée et l’océan Atlantique.

 

Pour cet épisode, Azzayani, l’historien marocain de la fin du XVIIIe siècle reprend la tradition orale en concluant, que se sont les ingénieurs grecs d’Alexandre le grand qui ont creusé un canal pour séparer les Ibères des Berbères. D’autres disent que dans ses célèbres travaux, Hercule a livré bataille au maître des lieux : Antée, fils de Neptune-Poséidon et de la terre. Hercule, vainqueur, fils de Jupiter, pris pour épouse la femme du défunt, Tinge ou Tingo. Elle lui donna un fils, Sophax, qui en hommage à sa mère, donna son nom à la ville qu’il édifia. Le fils de Sophax, Diodoros, sera l’ancêtre des rois de la Mauritanie.

Les auteurs anciens ont rapporté dans leurs livres que Tanger était une terre riche et bénie des Dieux. Le navigateur grec Scylax (IVe siècle avant J.-C.) écrit à ce sujet que : « les hommes sont très grands, leur taille dépasse quatre coudées, voir cinq. Ils sont très beaux, ils portent une barbe bien soignée et ils ont de beaux cheveux ; ils mangent de la viande et boivent du vin ou du lait dans des coupes d’ivoire ; ils sont très bons cavaliers. Les hommes mènent leur vie facile et prospère et pratiquent la chasse et la pêche. Les femmes sont très belles ; elles se parent de tatouages et de colliers d’ivoire ».

 

Du Périple d’Hannon à l’occupation britannique

 

L’Amiral Hannon, le Carthaginois, (475 – 450 avant notre ère), fit un périple de deux jours pour naviguer des colonnes d’Hercule jusqu’à l’Océan. Les Méditerranéens du Levant (les Phéniciens) connurent très tôt cette cité ouvrant le passage à l’Atlantique.

 

Hécate de Milet, topographe grec de la fin du VIe siècle avant notre ère, cite la ville de Trinke et de Thingée près des Colonnes d’Hercule.

Dans sa « Description de l’Afrique », Hassan Al Wazzan dit Léon l’africain, chroniqueur du XVIe siècle, affirme que Tanger fut fondée par Saddad Ben Had, maître du monde, qui espérait construire la ville extraordinaire du paradis terrestre, en l’entourant de murs de bronze, de maisons à la toiture d’or et d’argent.

Bocchus, roi berbère de la Mauritanie, y édifia un état autonome avec ses propres chefs, Iphtas puis Acalis.

Claude et Octave, empereurs romains s'emparèrent de Tanger, le premier l'éleva au rang de métropole en 42 après notre ère, le second lui octroya le droit de cité romaine, en l’affranchissant de l’autorité de Bocchus II, qui avait annexé le royaume de son père Bogud. A partir de 38 de notre ère, Tanger devint indépendante du reste de la Mauritanie Césarienne qui avait comme capitale Iol-Ceaserea. Tanger prit le nom de Tingis colonia Julia Traducta. La ville donna son nom à toute la Mauritanie occidentale en devenant une province impériale. C’est à cette époque qu’elle connut son âge d’or. Son port fut plus important que Lixus (dans un méandre du fleuve Loukkos, près de l’actuel Larache) ou que Tamuda (Tétouan) et tous les conquérants qui ont occupé Tanger, ont agrandi ses quais tour à tour.

A l’arrivée de Genseric, chef des Vandales, en 429 de notre ère, Tanger perdit de son importance au profit de Ceuta. Puis ce fut au tour des Byzantins et des Wisigoths, en 621 de notre ère, de venir les en déloger.

Moussa Ben Noçair conduisant les musulmans, vint à son tour en 707 de notre ère, chasser les occupants. Tanger prépara au printemps de 711 de notre ère, l’expédition pour prendre l’Espagne. Tarik Ibn Zyad à la tête d'une forte armée quitta Tanger pour s’embarquer à Ceuta, en gagnant la côte espagnole. Tarik Ben Malek associé à cette expédition, prit pied à l’extrême.

 

En 929 de notre ère Abder Rahman III fortifia Tanger, Ceuta et Mellila pour se défendre contre les Fatimides. A cette époque, Tanger servait de tête de pont défensif. Moins d’un siècle plus tard, le califat de Cordoue s'effondra et perdit son unité. Désormais, elle finit par être morcelée en principautés éphémères et rivales.

Les Al Moravides envahirent Tanger en 1077 et y installèrent une base d’intervention vers l'Espagne. Ces nouveaux chefs, tout comme les Al Mohades qui leur ont succédé en 1142, reconstituèrent l’unité des deux rives du détroit. C’est durant cette période de tumulte et d’échanges que les influences hispaniques et berbères se firent fortement sentir. La civilisation « hispano-mauresque » prit forme et atteignit son plein épanouissement. Le Nord du Maroc devint un élément de cette Andalousie, mythique et mystérieuse, à laquelle Tanger s’incrusta naturellement. Aujourd’hui, avec l’apport des voyageurs et des émigrés, Tanger revendique le legs historique de l’Andalousie riche en rêves, et au passé glorieux.

Les Portugais orientèrent Tanger vers des contrées océaniques. Les marins de Lisbonne se livrant à des courses atlantiques. Les Anglais qui avaient des visées méditerranéennes les chassèrent, en 1662 en transformant Tanger en une forteresse et en emporium. Ils construisirent de grands édifices et aménagèrent le port pour le négoce. Un môle y fut édifié en tenant compte des conditions nautiques.

Cette ouverture commerciale et la transformation du port attirèrent une mosaïque humaine  composée d'anglais, d' irlandais, de portugais, de français bannis de Cadix qui s’y réfugièrent en 1677, ainsi que de juifs du pays, venus du Portugal ou de la lointaine Amsterdam.

Pas moins de vingt ans plus tard, les Anglais furent forcés de quitter Tanger.

 

Tanger un état autonome ?

 

Le Pacha Ali Ben Abdellah prit possession des lieux. Tanger devint la base des reconquêtes marocaines des villes côtières du Nord, Larache, Azilah. Le palais, Dar-Al-Makhzen, et la grande mosquée furent construits à cette époque. Dès 1731, Ali Ben Abdallah entra en conflit avec le sultan Moulay Abdallah qui voulait faire de Tanger un état autonome. Il coupa les pistes aux caravanes chamelières reliant Fès et Meknès à Larache et Tétouan. En 1738, il investit le port de Tanger mais fut vaincu par le sultan Ahmed Ben Ali qui réunifia le gouvernement de Tanger et la région. Un ordre émanant du Makhzen invita tous les consuls chrétiens résidant dans la ville leur signifiant : « la liberté de tout commerce dans le port ». Peu après, le souverain sollicita les nations européennes de fixer dans la ville leur représentation consulaire. Cette ouverture en direction de l’Europe représente les débuts de la vocation « diplomatique » qu’aura Tanger dans son histoire ultérieure. Tanger  servit de havre de paix aux réfugiés politiques : Huguenots, français chassés par l’Edit de Nantes, émigrés de la révolution, échappés des pontons anglais de Cadix, libéraux espagnols, Colombiens, tels Valdès ou Cugnet de Montarlot… Diverses communautés religieuses cohabitèrent en toute liberté. Le vice-préfet répondit aux besoins des communautés en matière de religion en ordonnant la construction de la « vieille église », dans le style mudéjar. Elle est composée de deux bâtiments : la légation d’Espagne (près du Corrès espagnol) et la légation du Portugal (qui deviendra la Banque de Bilbao) près du petit Socco. Les riches Tétouanais ayant pressenti l’avenir économique de la ville, y ouvrirent des succursales, investissant dans l’immobilier et la propriété foncière. Grâce à eux, Tanger s’urbanisa d’une façon évidente. Dans la frénésie de la construction et de l’extension de la ville, le sultan Moulay Sliman fit fortifier en 1815 de nouveaux bastions de la défense sur l’ancienne enceinte portugaise et rénover le palais du sultan.

 

Tanger attira des aventuriers, des fugitifs, les uns cherchant fortune, les autres fuyant des ennuis quotidiens, professionnels ou familiaux. Tous ont choisi le hasard de la bohème, noctambules marchant en quête de bonheur outre-mer. Parfois, ne pouvant s’intégrer, ils repartaient l’échec au cœur. Tous s’accordent à dire que : « Celui qui ne connaît pas la Perle du Détroit, ne peut connaître son malheur, c’est elle qui pleure pour lui. » ou bien : «Celui qui caresse ses flancs ou nage dans ses eaux mêlées, est ensorcelé à jamais, elle le poursuit partout ».

 

Cohabitation de communautés toutes aussi différentes

 

La population prit une coloration Hispano- Franco- Anglaise superposée à son traditionnel fonds marocain, avec une forte connotation juive, rehaussée d’une touche d’italienneté. Elle était métissée tout autant d’un sang anglo- gibraltarien de vieille souche génoise que par les nouveaux venus d’Italie ou de Tunisie. Avec le processus validé permettant la cohabitation de communautés toutes aussi différentes les unes que les autres, la population ne s’arrêta pas de s’accroître, si bien qu’à la veille de l’indépendance, au début de 1956, Tanger comptait 150.000 habitants. La population juive vit librement, sans être enfermée dans un mellah. C’est une communauté homogène, placée sous l'autorité ses propres chefs garants des traditions ancestrales. Attachés à leur culture judéo-espagnole, à leur enracinement séculaire, les juifs constituent une aristocratie qui n'a pas coupé le lien ombilical avec les familles établies en Europe. Une partie de l’élite juive soutient avec ardeur les institutions modernes. Le résultat fut des plus probant, quand on constate la foison de journaux en langues européennes à partir de 1883.

 

Bien avant la proclamation de l’indépendance en 1950, la ville de Tanger s’améliora. Un entrepôt de métaux précieux permit à l’or d’entrer et de sortir de Tanger sans contraintes douanières à condition de le déposer dans les coffres d’une banque de la ville. Elle se place alors comme le grand marché de l’or, celui des échanges monétaires, le siège privilégié des entreprises de toutes natures.

 

« Fermée sur le mystère et l’énigme » comme l’a souligné Tahar Ben Jelloun, écrivain originaire de Tanger, cette ville n’est pas suffisamment contée, elle reste hermétique, cloîtrée et personne n’a pu lever le voile, pourtant que d’écrivains, de poètes, de diplomates l’ont approchée! De ces curieux venus l’apprivoiser, y passant quelques jours ou au mieux quelques semaines, on ne retiendra que quelques noms parmi les plus célèbres : Léopold, le futur roi des Belges qui en venant à Tanger, n'a à aucun moment imaginé qu’il y reviendrait, trente ans plus tard et s’y établir pour construire comptoirs et chemin de fer. Le général Garibaldi, fuyant l’Italie réactionnaire, qui arrivant de Gibraltar en 1849 avec un noyau de compagnons, s’installa à Tanger et rédigea ses « mémoires ». Il ne retournera à Gibraltar que dix ans plus tard, en 1850, pour recruter quelques 700 volontaires. Quelques années plus tard, ce fut au tour de Maximilien d’Autriche, de Sir Montefiore, du Comte de Paris de faire soit escale, soit un séjour prolongé à Tanger.

 

Charme de Tanger

 

Tanger a le privilège d’être la première ville portuaire que l’on aperçoit après Bab Sbeta. Elle incarne à la fois l’Afrique et l’Europe. Tournée corps et âme vers la mer, elle est aussi le lieu où les eaux de la Méditerranée et celles de l’Atlantique s’entremêlent dans un bal d’écume et de brume rosâtre. Tanger doit être abordée un soir d’été par bateau, de préférence. Le regard est alors foudroyé par la cité qui s’accroche aux gradins d’un amphithéâtre naturel, bordée d’une longue baie avec sa plage de sable fin. En prenant le Ferry le matin de Malaga, c’est un plateau de dès saupoudrés de sucre qui nous emplit la vue. Après quelques encablures, il s’ouvre sur des maisons mauresques bien distinctes. La géométrie qui paraissait embrouillée prend forme dégageant une ville structurée, agencée, pour faciliter la circulation. Le caractère européen se fait voir par l’aspect du relief entre les deux continents.

 

Le Cap Malabata et le Cap Spartel se fixent par leurs lumières. La ville est attrayante. Aucun ne pourrait se lasser de son séjour. Des circuits de promenade permettent à chacun de rentrer en communion avec l’esprit de cette ville légendaire. Le lieu aimé des Tangerois pour leurs randonnées, est le Belvédère de Rmilet. Il est garni de baies de bambous, de tables, de balançoires pour les enfants. Un ou deux dromadaires traînent leurs pattes pâteuses se laissant complaisamment prendre en photos pour les souvenirs de famille. D’autres visiteurs préfèrent la promenade des anglais, du Parc Donabo, agrémenté d’une piscine d’eau de mer ou finir leur parcours jusqu'au bar- restaurant de l’Eden-Beach. Bien que la construction des nouveaux quartiers batte son plein, la forêt de pins de parasol a été épargnée de justesse. Elle est l’une des plus belles, mises à part les forêts d’Algérie ou de Corse. Elle s'étend jusqu’à la pointe du Cap Spartel où se dresse le phare érigé en 1865, pour protéger la circulation maritime. Après le naufrage tragique de la corvette brésilienne Dona Isabella en novembre 1860 faisant 104 victimes, (il s'agissait du huitième navire coulé en cinq ans) l’ingénieur français Jacquet fut chargé de sa conception. Inauguré en 1864, il a été géré par le corps diplomatique en vertu de la convention du 31 mai 1865 et ce jusqu’en 1957. Dans les années 50, les Tangérois adoraient aussi s'offrir du bon temps sur la plage où attablés au Bar Sol son gardien attitré des lieux. Jusqu’à aujourd’hui les Tangérois continuent également à aller  au restaurant de la plage de la Reine-mère, situé au-dessus des Grottes d’Hercule du Charf, au Cap Spatel et connu jadis comme  « Cimetière des marins et lieu où dort Hercule ou l’Atlas. La vie se vit ici. De là le détroit laisse couler le temps». En 1864, à Alexandre Dumas écrit: «…Bientôt, un brouillard rose sembla venir par le détroit, marchant d’Orient en Occident, glissant entre l’Europe et l’Afrique, et jetant une teinte d’une douceur infinie et d’une transparence merveilleuse sur toute la côte d’Espagne, depuis la Sierra de San Mateo jusqu’au cap de Trafalgar… »

 

Le Grand Socco (place du 9 avril 1947), est le quartier, situé au bord de la Médina, qui a le plus marqué la vie culturelle de Tanger. D’innombrables artistes et écrivains y ont effectué des séjours plus au moins longs ; quelques uns d'entre eux ont fini leurs jours dans ses villas verdoyantes. Le Grand Socco est le point de passage entre la ville ancienne et la ville moderne. On peut apercevoir si on y prête attention, sur le mur du consulat d’Italie, un écriteau ainsi libellé :  « Giuseppe Garibaldi, dans ce lieu exilé, s’arrêta dès qu’il eût accompli les romains, songeur et indomptable, présageant des exploits futurs de la libération, étant toujours soldat d’une seule et même idée : l’Italie ».

 

Nacer Boudjou

In Salama Magazine       

 

 

Publié dans Patrimoine

Commenter cet article