Rabat : « Citadelle ouverte à l’innovation par son passé millénaire »

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Imposante par ses édifices et ses immeubles d’une blancheur pure, Rabat, élevée en palais-forteresse au-dessus de l’Atlantique, nargue le temps. Elle est enracinée au sol, avec ses avenues bordées de palmiers, ses jets d’eau, ses allées centrales, son gazon, ses grands commerces, ses résidences, ses cafés… On est surpris par tant d’harmonie, de géométrie, de rationalité dans la composition urbanistique. C’est une ville moderne qui partage son espace vital avec une Médina qui continue à battre la mesure.

 


Des espaces verts sont aménagés en jardins publics ombragés distillant la fraîcheur. Tout au long des chaussées, des arcades alignées protègent les passants des rayons du soleil brûlant en été et des pluies diluviennes en automne et en hiver.

 

Pendant la saison estivale, en fin d’après-midi, les rues du centre de la ville prennent une ambiance de foire ou de souk. Des processions de flâneurs occupent des cafés spacieux. Le snack Bulima n’arrive point à contenir tous les consommateurs. Les abords des rues, les boutiques, les jardins récupèrent les retardataires. La circulation automobile n’est pas épargnée par le rush, n’était-ce la réglementation des feux tricolores. Au coucher du soleil, la ville atteint le paroxysme d’une ambiance électrique. Les alentours sont bondés de monde.

 

Capitale d’un Etat moderne

 

Rabat est la capitale d’un Etat moderne. Enlacée par ses kilomètres de remparts couleur d’ambre, enrubannée de ses micocouliers, elle est le symbole de la pérennité du Maroc. Elle dissimule, dans une même élégance, son cœur pétri d’histoire et son agglomération ouverte à l’innovation. Les employés de la municipalité nettoient continuellement les façades des bâtiments publics, les piliers et leur revêtement en marbre. Il n’y a pas l’ombre d’un doute quant à la santé et l’hygiène des édifices qui sont la propriété de l’Etat. Des affiches de cinéma annonçant films à l’eau de rose ou films d’action sont placardées sur des espaces réservés à la publicité, mais évitant tout débordement.

 

Rabat est la réunion de trois villes d’âges très différents. Jérôme et Jean Tharaud, dans « Rabat ou les heures marocaines », ont écrit en 1918 : « A l’embouchure d’un lent fleuve africain où la mer entre largement en longues lames frangées d’écume, deux villes prodigieuses, blanches, deux villes des mille et une nuits, Ribat El Fath, le Camp de la Victoire, et Salé, la barbaresque, se réunissent de l’une à l’autre rive, comme deux strophes de la même poésie, leurs blancheurs et leurs terrasses, leurs minarets et leurs jardins, leurs murailles, leurs tours et leurs grands cimetières pareils à des











landes bretonnes, à de vastes tapis de pierres grises étendues au bord de la mer. Plus loin, en remontant le fleuve, au milieu des terres rouges, rouge elle aussi, s’élève la haute tour carrée d’une mosquée disparue. Plus loin encore, encore une autre ville, ou plutôt les remparts d’une forteresse en ruines qui maintenant n’est plus qu’un songe, un souvenir de pierre dans un jardin d’oranges. Et de Rabat la blanche à la blanche Salé, par-dessus le large estuaire du fleuve, la solitaire tour de Hassan à Chella la mystérieuse, c’est du matin au soir, un lent va-et-vient de
cigognes qui, dans la trame de leur vol relient d’un fil invisible ces trois cités d’Islam ramassées dans un étroit espace, ces blancheurs, ces verdures, ces eaux. Est-ce mon imagination ou mes yeux qui voient dans cet endroit un des plus beaux lieux du monde ? Pareil aux grands oiseaux, mon regard se pose tour à tour, sans jamais se lasser, sur toutes ces beautés dispersées ».

 

Cette poésie, née d’une observation à la fois réaliste et nostalgique de ces trois villes et qui font que Rabat soit le Rabat actuel, dénote une attitude dictée par les lieux qui se veulent des espaces de recueillement et d’évasion. Rabat est sujet poétique, romanesque. Tout a débuté par la présence de la rivière de Bou Regreg, tels le Nil, l’Euphrate, le Tigre, l’Indus, le Gange ou le Mississippi. Elle est la matrice vivace de la fondation de la cité Rabat.

 

Aux origines de sa fondation

 

A la grotte dite « Dar-Es-Soltane », des outils et des ossements datant de la période néolithique supérieure ont été retrouvés. La région a connu l’établissement et le développement humains des plus anciens. L’embouchure de Bou Regreg fut, comme presque toutes les embouchures des rivières et autres abris naturels de la côte Méditerranéenne ou Atlantique, une escale phénicienne puis Carthaginoise. L’expédition dénommée « Périple d’Hannon » explora la totalité de la côté Atlantique du Maroc de 475 à 450 avant notre ère. Plus tard, les carthaginois y aménagèrent une conserverie de poissons par salaison. Il existait même un comptoir sur la rive gauche du Bou Regreg. En effet, des monnaies néo-puniques, frappées à Sala (Chella) à la fin du Ier siècle avant notre ère, ont été exhumées. Le plus ancien nom connu de Rabat est « Ribat Al Fath », le camp de la victoire. Ce nom lui fut donné à la fin du IXe siècle à l’endroit où était implanté, par les Al Moravides, un Ribat (couvent-forteresse), compris entre Chella et l’Océan Atlantique. C’est un camp qui pouvait regrouper, croit-on, jusqu’à 100 000 hommes armés, pour venir à bout des hérétiques Berghouata. Abd Al Moumen, un sultan originaire de Nedroma (localité aux environs d’Oran en Algérie), ayant succédé à Ibn Toumert, fit bâtir un palais qui constitua le noyau embryonnaire de Rabat, autour duquel ses ministres et son entourage familial édifièrent leurs demeures. Et il fit construire 70 navires équipés, destinés au transport d’une armée de 200 000 hommes vers la Tunisie pour la libérer des Normands. La ville s’appela dès lors Al Mahdiya ou cité du Mahdi (en hommage à Ibn Toumert, promoteur de la dynastie Al Mohade). C’était un camp militaire, mais aussi une résidence d’été, concurrençant Alexandrie par sa grandeur et ses monuments incomparables. Toutefois ses bâtisses construites hâtivement s’écroulèrent du vivant de Abd Al Moumen. La ville fut mise à sac et rasée à la suite de luttes qui opposèrent les Al Mohades aux Mérinides. L’aqueduc construit par Abd Al Moumen, mesurant 13 km, fut démonté pièce par pièce et le Ribat Al Fath transformé en jardins. Léon l’Africain, profondément ému par cet état de fait, et flânant dans ce que sont devenus jardins et vignobles, se lamenta longuement : « Passant par là, considérant et remémorant en moi comme elle avait été jadis le comble de la gloire et de la magnificence, et comparant les somptueux et superbes édifices avec les ruines et masures qui y sont à présent, je fus merveilleusement ému de pitié ».

 

Une ville moderne ceinte de remparts

 

La ville moderne, protégée par des remparts de l’époque Al Mohade, laisse transparaître l’histoire de ce que fut le Ribat Al Fath. La Médina commence à la fin du boulevard Mohamed V. On y accède par des portes majestueuses : Bab-Al-Had, Bab-Teben, Al Bou Ouiba, ou Bab-Chella. A peine y pénètre-t-on qu’on est assailli par le brouhaha d’une foule débordant d’activité. Une palette de couleurs, des étoffes, des cuirs, des épices, des légumes et mille objets scintillants s’offrent au regard des promeneurs. L’histoire renaît en ces lieux conservés au gré des successions dynastiques. La promenade dans les ruelles labyrinthiques est rythmée par les joueurs de goumbri et de castagnettes africaines. Derrière ces remparts percés de portes en forme de fer à cheval, la promenade est captivante. Les souks sont bien achalandés, tout y est même les produits dont on se souvient à peine. On vous fait goûter tel gâteau, tel met, sentir tel parfum, tel encens. On ne se lasse pas du jeu qui devient, à la limite, théâtral. On ne peut refuser ces invitations, on ne peut se dérober, et on ne peut traverser à la va-vite ces lieux chargés d’émotion et d’envoûtement.

 

Nacer Boudjou

Article d’archive

Publié dans Patrimoine

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