Oudaïas : « Jasmin des jardins andalous »

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Oudaïas, médina fortifiée, nichée sur un rocher qui surplombe l’océan Atlantique, se dresse devant nos yeux éblouis par la lumière. Elle est fixée sur un promontoire à l’embouchure du Bou Regreg ; le quartier de sa Kasbah est tourné tout entier vers la ville de Rabat.

 

Nid de pirates sur les côtes barbaresques

 

Dès le Xe siècle, un ribat fut élevé à cet endroit stratégique pour surveiller le mouvement des Berghouata voisins, demeurés des musulmans hérétiques. C’est Moulay Ismaïl qui fit venir la tribu arabe des Oudaïas et l'installa dans le quartier contigu à ce Ribat fortifié pour défendre Rabat d’éventuelles attaques. Ce Ribat fut à la fois un monastère et une forteresse abritant des moines-guerriers, qui organisaient des expéditions vers la péninsule ibérique.  En 1934, Henry Bordeaux, écrivain (1870-1936), de l’Académie Française, a noté  lors de sa visite à Rabat: « la Kasba des Oudaïas est pareille à la proue d’un navire qui s’arracherait de Rabat pour traverser l’estuaire de l’oued Bou Regreg et couper la mer vers Salé. Elle a gardé ce mouvement vivant du départ marin. C’était un nid de pirates sur les côtes barbaresques. » En effet, la Kasbah d’Oudaïas a pris la forme d’un bateau. Ses citoyens, navigateurs hors pairs, devenus par la force des choses corsaires, se servirent d’un grand nombre de bateaux pour sillonner l’Atlantique et la Méditerranée.

 

République Populaire Indépendante (1627- 1641)

 

Cela a débuté avec Philippe III, roi d’Espagne, le 11 septembre 1609, qui avait expulsé les Maures et, avec eux, les habitants de la ville de Hornachos ( Etramadure). Ils finirent par élire domicile dans les vestiges du Ribat et de vieilles maisons de l’ancienne Kasbah Al Mohade « les Oudaïas ». Frustrés d’avoir été refoulés de leur Andalousie natale, les Hornachos se transforment en rebelles, armant des navires « pour brigander sur la mer », dans le but de porter des coups durs au roi espagnol. Ils ne visèrent pas uniquement les espagnols pour rabaisser le « grand orgueil » de leur roi et venger les « tyrannies dont il usait ». Ils s'attaquèrent aussi à tous les navires marchands des Croisés. Ils écartèrent de leur chemin l’armée de Moulay Zidan Ben Ahmed Al Mansour (sultan Saadien) et signèrent, directement, un protocole commercial avec Charles d’Angleterre. Enfin, ils formèrent, en 1627, une « République Populaire Indépendante ». Certains historiens en parlent comme d'une république de pirates dissidente par rapport à la royauté Saadienne. Pourtant une réelle démocratie fut bien mise en place, prématurément, avec un gouverneur élu pour une année (assisté d’un conseil des anciens), et la vie de cette institution républicaine dura quatorze années (1627- 1641).

Ils paraphèrent plusieurs protocoles d’accord, dont celui avec la France, le 02 Octobre 1629 qui se concrétisa par des échanges de marchandises entre les ports de France et du Maroc. Un consul français devait être installé au « Château et ville de Salay », autrement dit à Rabat.

 

Les corsaires de Rabat étaient devenus d’excellents navigateurs en haute-mer, naviguant vers les côtes Anglaises, Terre-Neuve, les Iles Canaries et la Manche. Ils pillèrent les galères européennes qui revenaient de l’Amérique, chargées d’or et d’argent. Oudaïas (Salé la Neuve, ainsi nommée) engrangeait les trésors dérobés, mais aussi le butin ramené par les corsaires barbaresques d’Alger et de Tripoli, amis

de ceux de Rabat et qui faisaient escale aux abords de Bou Regreg. Ce flux et reflux de corsaires fit d'Oudaïas la ville la plus cosmopolite de l’époque : déserteurs ottomans, andalous chassés, esclaves d'Afrique noire, renégats anglais et français, réfugiés juifs, se sont mêlés à la population autochtone arabo - berbère. Daniel Defoë (1660-1731), dans son « Robinson Crusoé », s'est inspiré des aventures de ces corsaires.

 

Moulay Ismaïl prend en mains la Kasbah

 

Mais la Kasbah tomba aux mains des anglais, après avoir été pilonnée en 1640. Elle fut libérée par les Dalaiyyas en 1666, auxquels succédèrent les Alaouites. Moulay Er Rachid, vainqueur, fit construire un petit fort carré communiquant avec celui du nord par un mur qui servait de chemin couvert, pour avoir dans son champ de vision les deux villes. En 1671, le Comité d’Estrées canonna deux semaines durant les deux cités de l’Estuaire de Bou Regreg. Une dizaine d’années plus tard, ce fut au tour de Chateaurenet de bloquer toute la ville, sous le règne de Moulay Ismaïl qui finit par instaurer un protocole commercial avec Louis XIV. Après avoir rétabli l’ordre et réunifié toutes les provinces marocaines, il fit édifier plusieurs demeures et notamment le palais de la Kasbah des Oudaïas, transformé en musée des Arts Marocains. A l’intérieur de la fortification, entourant l’ancien pavillon du souverain Moulay Ismaïl, un patio surélevé, couvert de dalles de couleur ocre reçoit la fraîcheur des vignes chargées de grappes de raisins mûrs. Une végétation verdoyante contraste avec la géométrie parfaite de parterres dallés, de verdure, de fontaines alimentées par une noria. Des conifères noueux, des arbres ombrageux, des fleurs de toutes les couleurs charment les visiteurs. L’ensemble est entouré d’un haut mur de pierres brunes. On dit de ce jardin qu'il est le « Jasmin » des jardins andalous. A l’intérieur des salles du Musée, on peut remarquer plusieurs pièces, devenues rares aujourd'hui, livres enluminés, bijoux, poteries, instruments de musique, tapis, costumes etc. Du café andalou, qu’on découvre une fois la porte creusée dans le mur du rempart franchie, le panorama sur Rabat et Salé est saisissant. Tout le Bou Regreg est à nos pieds. On croirait être sur les terrasses du café de Sidi Chabâane à Sidi Bou Saïd (Tunis).

Les rivages de Bou Regreg

 

Le long du rivage de Bou Regreg qui coule langoureusement, existe un club de yachting (deux dizaines d’embarcations peintes aux couleurs vives sont amarrées aux abords), un club de planches à voile et une piscine d’eau douce. Jeunes filles et jeunes gens, bronzés, s'en donnent à cœur joie. Quelques pêcheurs, insensibles au soleil de midi, s’attardent devant leurs cannes à pêches courbées. On aperçoit de petits quais, plantés d'escaliers aidant au passage d'une  rive à l'autre de Salé. Des familles entières embarquent sans


se mouiller les pieds et sans crainte du mal de mer. Les Salitains ont l’habitude de prendre la chaloupe ! Quelle que soit la façon dont les salitaines sont habillées, habits traditionnels, jupes longues, pantalons moulants ou boléros, nombril au soleil, elles sont à l’aise dans leurs mouvements. Les marocaines circulent partout, sur les terrasses de café, à la plage, aux abords de Bou Regreg, dans le jardin andalou de la Kasbah, accroupies devant la porte qui s’ouvre sur le « Jardin Andalou », des jeunes femmes munies de seringues remplies de henné, dessinent des arabesques, des entrelacs, des figures géométriques, sur les mains des femmes.

 

La plage est un véritable spectacle

 

Des venelles nous conduisent dans les dédales de la Kasbah. Deux galeries d’art vendent des aquarelles, des cartes postales et de la céramique (terra mia). Au bout d’une rue se trouve l’Atelier-maison de Benani, artiste célèbre de cette cité- forteresse. Arrivés au niveau supérieur de la Kasbah, on débouche sur une esplanade dégagée d'où l'on a une vue surprenante sur l’Atlantique, la jetée, l’ouverture de l’estuaire de Bou Regreg :  Salé et ses cimetières s’offrent à nous. Une plage s’étend au pied de la forteresse où des restaurants sont aménagés. Une fois attablés dans l’un des restaurants, on est transporté d’allégresse, étourdi par la beauté du site. Un vent frais souffle à travers les remparts crénelés et berce notre conscience. L’été, la plage est un véritable spectacle, les baigneurs, les adorateurs de soleil et de sports aquatiques se donnent rendez-vous. Des bateaux emplis de monde se promènent en sonnant du clairon. Au pied de la Kasbah, au nord-ouest, il existe un cimetière avec à son extrémité le mausolée de Sidi al Yabouri. Une cabane couverte de roseaux porte son nom. Ce saint, originaire de Evora, s’était installé à Chella et fut maître à penser de Sidi Ben Achir, patron de Salé. Il rendit l'âme vers le milieu du XIVe siècle de notre ère. Son moussem est fêté par la corporation des barcassiers de la mer. Pour la circonstance les enfants chantent : « Ô Yabouri, viens à mon secours, patron du port et de la mer je t’en supplie au nom de l’envoyé d’Allah. » Quant à Lalla Aïcha Tabernoust, la sainte mise sous terre, dit-on, par les anges, elle dort de son sommeil éternel auprès de Sidi Al Yabouri. Elle est réputée pour son pouvoir de restituer la fécondité aux femmes stériles. Chaque début de printemps, lorsque les arbres commencent à bourgeonner et à fleurir, on organise sa fête. Les jeunes filles, parées de leurs plus beaux habits et bijoux, maquillées et parfumées, s’assoient autour de sa tombe, l'implorant de les aider à trouver un mari.

 

Nacer Boudjou

Article d’archive

 

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