Salé, anciennement république des pirates

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La ville, construite en étages, neigeuse, est surplombée par un minaret séculaire. L’océan, en face, est tenu en respect par d’énormes rochers, frangés d’écume. En dehors de l’enceinte de la ville, un cimetière est parsemé de pierres tombales. La sérénade continue de l’océan berçant les morts se fait entendre, que l’on soit à Oudaïas ou sur les berges du Bou Regreg. Des canons en bronze, hissés sur des fortifications, contemplent l’atlantique ou attendant le passage hypothétique de bateaux fugitifs, pour cracher leur feu.



Fondation

 

De cette cité de cimetière, aux habitations emmitouflées dans ses draps blancs, la légende raconte tantôt qu'elle fut édifiée par un des fils de Noé, tantôt qu'elle le fut par Alexandre le Grand. Mais la tradition populaire veut qu’un certain Achara, chef au service de l’émir de Cordoue, fût accepté à élire domicile à Chella. Il y vint avec son épouse, sa progéniture et ses serviteurs, se fit bâtir une habitation à l'endroit où existe aujourd’hui le quartier primitif de Salé, à l’emplacement même de la grande mosquée et de la médersa mérinide. On dit aussi que Salé est fondée par les Banou Ifren (Ifren ou Ifrenides ou At Yefren) au Xe siècle[], elle sera la capitale de leur royaume. Les Banou Ifren sont des Berbères de la branche de Madghis (Medracen) et des Botr[]. Ils appartiennent à la grande branche des Zénètes[]. D'après quelques chercheurs, le mot Afrique découle du nom de la tribu des Ifren.

 

Au temps des Al Mohades, il n’y avait que trois quartiers. Arrivé dans cette ville, Youcef Ibn Tachfine fit élever une nouvelle mosquée, Djamâa Ech Chaba, ainsi nommé à cause des colonnes de marbre jaune. Il investit toute la région, annexant la ville en 1132 et en restaurant l’ancien château, Dar-Ben-Achra.

 

Ces savants venus de Tunisie

 

Peu de temps après, des contingents venus d’Ifriqiya (Tunisie) prirent pied à Salé, encadrèrent les habitants et leur apprirent l’art de la culture et les techniques de l’irrigation. La dynastie Almohade de Abd-Al-Moumen fit construire, par un architecte originaire de Séville, l’arsenal, au lieu où existe encore le mellah (quartier juif). Au XIVe siècle de notre ère, Ibn Al Khatib, de passage à Salé,  fit l'éloge de cette ville : «  Elle est célèbre par sa grande médersa, son hôpital, ses vins, sa production de lin et de coton, ses marchés bien approvisionnés, même en esclaves d’Abyssinie, par le calme qui y règne au milieu des troubles qui désolent le reste du pays, par la fertilité de ses pâturages et de sa banlieue, par le fleuve qui la traverse et la sépare de son ribat, lieu favori de Yacoub Al Mansour. (…) Elle est la ville de prédilection de ceux qui recherchent le recueillement et la solitude. »

 

Deux siècles plus tard, c’est au tour de Léon l’Africain de visiter Salé : «  Ses maisons sont bâties à la mode des anciens, mais enrichies et embellies de mosaïques et appuyées sur de grosses colonnes de marbre ” ;“ cette cité est illustrée de plusieurs ornements, en quantités et conditions requises pour rendre une cité civile (...) ; elle est fréquentée par des marchands chrétiens, Genevois, Vénitiens, Anglais et Flamands, car là  est le port de tout le royaume de Fez. »

        

Etat totalement indépendant

 

Sous l’autorité de l’émir Al Ayachi, Salé fut élevée au rang d'Etat totalement indépendant. De nombreux Maures, ayant quitté l’Espagne, vinrent y construire des fortins. Le sultan Mohamed Ben Abdellah dirigea des travaux d’aménagement sur les deux rives du Bou Regreg pour relancer les opérations de piraterie. La flotte française, alertée, revint nettoyer la zone portuaire en 1764. La piraterie prit fin en 1816, sous le règne de Moulay Sliman. C'est à cette époque, vers 1781, que la capitale impériale fut déplacée à Rabat et que fut entreprise l’édification du palais royal et de ses dépendances situées à l’intérieur d’une muraille percée de trois portes principales, elle-même enchâssée dans l’enceinte Al Mohade du XIIe siècle, près de Bab Al Rouah. Après la mort de Mohamed Ben Abdellah, survenue en 1790, tous les projets destinés à agrandir et Rabat et à en faire une ville bien agencée, s’immobilisèrent. Les princes qui lui succédèrent ont préféré délaisser Rabat pour vivre à Fès, d’où ils administrèrent le royaume. Le gouvernement ne revint à Rabat que grâce à la décision du Résident français, le général Louis Lyautey (1912-1925), en mission pour appliquer le protectorat. Le général, sous les pressions de Moulay Hafidh, fut contraint de respecter la vie traditionnelle des citoyens et de ne pas toucher aux médinas de Salé, Oudaïas et Rabat. La création de nouveaux quartiers a été faite hors des enceintes Al Mohades. Edith Wharton a écrit en 1917 : « Lorsque les rayons du soleil irradient les murs de couleur crème et les coupoles bleues et blanches qui les surmontent, son éclat s’attarde sur ces tapis faits de riches produits naturels comme il en serait de quelques pièces rares d’art arabe sur une bande de velours oriental ancien. »

 

Actuellement (2006-2010), la ville de Salé va connaître un grand essor économique grâce au projet d'aménagement de la vallée de Bouregreg.

 

Nacer Boudjou

Article d’archive

 

 

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