Chella : « Veiller la nuit à la lueur de milliers de chandelles. »

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Rabat la moderne est née de la réunion de trois cités inséparables : Salé, Oudaya et Chella ou Sala. La troisième de ces cités en retrait des autres, elle apparaît tout de suite aux voyageurs qui y arrivent par bateau.


Établissement romain

 

Sala était un établissement romain, cité vers l’an 39 de notre ère par Pomponius Mella. L’historien Pline n’a pas omis également de l'évoquer : « l’Oppidum Sala Ejusdem nominis Fluvio impositum » (le poste de Sala qui commande le fleuve du même nom). Elle fut élevée en une succession de terrasses dominant le fleuve Bou Regreg. Sur la partie basse se trouvaient le marché, le forum, les thermes et le nymphaeum (maison de plaisir), et sur la partie haute, des habitations. Les historiens rapportent que c’était une métropole active qui pratiquait le commerce, exportant des objets usuels en terre cuite, de la laine, des peaux, de l’huile et des céréales.

 

Ville berbère prestigieuse

 

Elle est devenue ville berbère prestigieuse quand Moulay Idris y prit demeure, combattre le mouvement hérétique des Berghouata, dont le royaume s’étendait jusqu’à Oum er Rebia (région du Moyen Atlas), en 788 de notre ère. Les Al Moravides gommèrent toutes traces de suprématie. Quant aux Al Mohades,  sous la conduite de Yacoub El Mansour, ils y bâtirent un palais, un hôpital, une mosquée, des casernes et des remparts. Les vestiges témoignent du passage des Romains et des Al Mohades : voûtes en pierre de grand appareil soutenant un canal d’où jaillissent les eaux de l’Aïn Chella. L’enceinte de Chella, érigée vers le XIVe siècle, est percée d’une énorme porte principale qu’encadrent deux bastions de forme semi-décagonale. Un escalier traverse un magnifique jardin et mène à une terrasse surplombant ce qui subsiste de la ville romaine, et à un minaret tapissé de faïences multicolores, de l’ancienne mosquée. Les Mérinides, ayant succédé aux Al Mohades, ont réduit Chella l’historique, la prestigieuse, à un cimetière de haut rang en y ensevelissant leurs sultans.

 

Léon l’africain

 

Léon l’africain a noté : «  Salla est une petite cité, édifiée anciennement par les romains auprès du fleuve Buragrag, distant de la mer Océane d'environ deux milles, et de Rabato un mille ;  si quelqu’un veut s’acheminer à la marine, il faut qu’il passe par Rabato ; mais elle fut détruite et ruinée par les hérétiques. Quelque temps après,  Mansour redressa les murailles et fit bâtir un bel hôpital et un palais. Semblablement, il érigea un somptueux temple, une salle fort magnifique enrichie de mosaïques et fenêtrages grandis de vitres de diverses couleurs. Puis, sentant déjà son âge fort décliner, et connaissant à vue d’œil la fin de ses jours approcher, il ordonna par son testament qu’on le doit ensevelir et inhumer en cette Sale, où il reçut honorable sépulture (…) et ce fut de là en avant cette coutume observée par les seigneurs de se faire inhumer dans cette Sale (…) j’ai été en cette sale où j’ai vu 32 sépultures de ces seigneurs avec leurs épitaphes  que je notais par écrit, en l’an 915 de l’hégire.

 

Chems Eddouha, personnification des ruines

 

Dans le champ d’oliviers, parmi les fleurs, on peut apercevoir le mausolée d’Abou Youssef Yacoub fils d’Abd Al Haq. Quelques mètres plus loin, celui de Chems Eddouha, décédée en 1349. Concubine chrétienne, convertie à l’islam, on croit savoir que c’était l’épouse du sultan noir Al Mohade, Yacoub Al Mansour, qu’on reconnaît dans le tombeau d’Abou l’Hassan et qui avait le teint basané de sa mère, une Abyssine. Chems Eddouha paraît être la personnification des ruines. On lui prête même la légende de Lalla Chella. Les enfants viennent le jour de sa fête se réjouir et s’asseoir aux abords de son tombeau. Mais dans ces champs d’oliviers, tout est légendes : légende de la destruction de la ville de Chella, légende des génies qui protègent les trésors, légende des animaux sacrés de la fontaine, légende du puits aux génies où les femmes viennent rincer leurs cheveux (car les démons s’y incrustent), légende du mystérieux sultan noir… Chella est le lieu de rendez-vous de toutes les familles marocaines, le vendredi ou  pendant les fêtes religieuses, prier et veiller la nuit à la lueur de milliers de chandelles.

 

Nacer Boudjou

 

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