Portrait-robot d’un terroriste d’Al-Qaïda : Cultivé, expatrié et issu des couches aisées

Publié le par nas

Contrairement à une idée reçue selon laquelle les poseurs de bombes, kamikazes et membres des cellules islamistes seraient essentiellement des jeunes paumés, pauvres et isolés, issus des banlieues populeuses du Monde arabo-musulman, sinon “ des cinglés issus d’une autre planète, des diables, des fanatiques religieux ”, comme les dépeignent souvent les médias occidentaux, les terroristes-types membres de la nébuleuse Al-Qaïda sont des gens cultivés, issus des couches moyennes ou supérieures de la société, rarement formés dans des écoles religieuses, le plus souvent mariés et pères de famille, parfois détenteurs d’un travail intéressant. Mieux (ou pis ?) : ils jouissent tous d’une santé mentale solide.

 

C’est ce qui ressort, en tout cas, d’une étude réalisée par Marc Sageman, 51 ans, professeur à l’Université de Pennsylvanie, dont les résultats ont été publiés dans un ouvrage intitulé Understanding Terror Networks (Comprendre les réseaux terroristes), publié début juillet aux Etats-Unis.

 

Pour brosser le portrait-robot du “ nouveau terroriste, global et nihiliste ”, ce psychiatre américain d’origine française, conseiller du gouvernement américain et ancien agent de la CIA en Afghanistan dans les années 1980, a analysé le profil de 382 terroristes avérés ou présumés, liés directement et indirectement à Al-Qaïda. Il a eu recours, aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, au Maroc, en Egypte et en Indonésie, à des documents issus des services de renseignement et de police, des relevés d’écoutes téléphoniques, des transcriptions d’interrogatoires, des données personnelles sur les suspects etc. Ces sources lui ont livré des constantes aussi curieuses que surprenantes.

 

Profil type des adeptes de Ben Laden

 

Selon l’étude de Marc Sageman, 17,6 % des membres présumés d’Al-Qaïda sont issus de classes sociales supérieures et 54,9 % des classes moyennes. Près des six dixièmes d’entre eux possèdent au moins un diplôme de l’enseignement secondaire, 42 % avaient un poste intéressant et 33 % un travail semi-qualifié. Agé, en moyenne, de 25,7 ans, le terroriste-type “ est, dans plus de sept cas sur dix, marié et père, et, dans la majorité des cas, n’a pas de passé criminel ”.

La majorité sont totalement occidentalisés, membres d’un monde globalisé qu’ils ont parcouru d’un bout à l’autre : 70 % d’entre eux affirment avoir rejoint le jihad (guerre sainte) dans un pays étranger, après avoir émigré pour étudier ou pour des raisons professionnelles. Une bonne part d’entre eux ont ensuite eu la nostalgie de leur pays, ainsi qu’un sentiment de solitude et de marginalisation, voire de rejet, dans leur pays d’adoption ou de séjour. Se sentant exclus, frustrés de ne pas avoir une place correspondant à leur talent, beaucoup d’entre eux ont, alors, été sensibles aux messages diffusés dans des mosquées radicales où l’on évoque la “ décadence ” de la société occidentale et le salut par le retour aux sources de la foi islamique, celle des salaf assalah (les ancêtres contemporains du Prophète Mohamed).

 

Si les candidats-terroristes sont plus nombreux en Europe qu’aux Etats-Unis, explique le chercheur américain, c’est parce que le “ vieux continent ” développe des formes diverses d’exclusion sociale et/ou culturelle. L’intégration des immigrés arabes et musulmans y pose souvent un vrai problème. C’est le cas notamment en France, en Espagne, en Allemagne et, à un degré moindre, en Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis, l’adaptation est plus facile, parce que les mélanges y sont plus fréquents, la société plus ouverte et l’ascenseur social fonctionne encore assez bien (mais pour combien de temps encore ?).

Contrairement à une idée reçue, les terroristes islamistes ne sont pas des gens très religieux : dans 90 % des cas, ils n’ont pas été formés dans des écoles religieuses. Ce sont des jeunes qui se sont isolés du reste de la société. Des liens très forts se sont alors créés entre eux. Ils ont ensuite tourné leur haine vers le monde extérieur. Un jour, l’un d’entre eux a été attiré par un discours religieux radical, et il a fini par entraîner tous les autres dans son sillage.

Par ailleurs, les terroristes aiment communiquer. Ils ont recours aux nouvelles technologies de l’information et de la communication : la vidéo, la télévision, Internet… Cela traduit, à la fois, leur isolement intérieur et leur difficulté de communiquer vers l’extérieur leur isolement intérieur et leur difficulté de communiquer vers l’extérieur, mais aussi leur désir de reconnaissance et de visibilité.

Que pensent-ils ?

 

Les terroristes sont des idéalistes qui, au départ, cherchent à se raccrocher à une utopie, qui rêvent d’une société juste et sans exclus. Ce sont des sortes de communistes qui ont troqué la “ dictature du prolétariat ” contre une utopie salafiste, avant de sombrer dans un délire rédempteur.

 

Pour justifier leurs actes, ils invoquent généralement la politique étrangère des Etats-Unis, qu’ils jugent injuste envers les Arabes et les Musulmans en général, et les Palestiniens en particulier.

 

Les Etats-Unis occupent l’Irak, soutiennent aveuglément l’Etat d’Israël et appuient la plupart des tyrans qui gouvernent la région tout en appelant, hypocritement, ces derniers à respecter la liberté et les droits de l’homme. Or, les terroristes d’Al-Qaïda sont convaincus que les Américains se foutent de la liberté des Arabes et des Musulmans comme de leur dernière chaussette.

Comme leur chef Oussama Ben Laden, la plupart d’entre eux sont convaincus que l’Occident cherche à occuper les lieux sacrés de l’Islam, qu’il veut se débarrasser des pays qui constituent une menace pour Israël et cherche à s’approprier le pétrole arabe. C’est pourquoi l’Irak est devenu une sorte d’aimant pour les moudjahidine venus d’Algérie, d’Arabie Saoudite, de Malaisie et d’ailleurs.

 

Qu’est-ce qui les pousse à l’action ?

 

Les raisons qui poussent les terroristes à passer à l’acte sont diverses. Cela va de l’arrestation d’un camarade à l’occupation d’un pays musulman par une armée étrangère (ce fut le cas de l’Afghanistan dans les années 1980-1990 et c’est aujourd’hui celui de l’Irak). Dans le cas de l’attentat de Madrid, les terroristes ont invoqué – pour justifier leur acte – la participation de l’Espagne à la Coalition internationale qui a occupé l’Irak. Ces derniers ont vu un document sur un site Internet islamiste, expliquant qu’il fallait frapper l’Espagne pour l’obliger à retirer ses troupes d’Irak. Ils ont alors cru devoir accomplir cette mission. L’enquête a montré qu’ils n’étaient pas des membres connus d’Al-Qaïda, et même pas religieux au départ : c’étaient des revendeurs de drogue. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont pu échapper à la vigilance des services espagnols, pourtant très mobilisés dans la lutte contre les réseaux terroristes.

Combien sont-ils ?

 

Les estimations des services et des centres de recherche occidentaux diffèrent. L’International Institute for Strategic Studies, à Londres, a calculé qu’Al-Qaïda peut compter sur 18.000 personnes : les 20.000 qui se sont entraînées en Afghanistan au cours des dix dernières années, moins les 2.000 déjà tuées ou capturées après les attentats du 11 septembre 2001. Or, on sait que seuls 15 % à 25 % des militants entraînés rejoignent Al-Qaïda. Les combattants actifs seraient donc entre 1.000 à 3.000 éléments disséminés à travers le monde. C’est, à la fois, très peu et beaucoup. Car ces chiffres ne veulent rien dire. Et pour cause : les terroristes ne s’organisent plus comme avant 2001. Ils ne sont pas formés dans des camps d’entraînement. Ils ne sont plus concentrés dans une région, donc localisables. Ce sont, la plupart du temps, des amis, des cousins, qui se retrouvent entre eux, se montent la tête, et un jour ils ont une idée et passent à l’acte. C’est ce qui les rend encore plus dangereux et leurs actions imprévisibles.

Conséquence : Oussama Ben Laden, Aymen Zawahri et autres Abou Moussaâb Zarqaoui peuvent être capturés ou tués, ils seront remplacés aussitôt et le mouvement continuera sans eux.

 

Les services de renseignement peuvent mettre sur écoute l’humanité entière et multiplier les contrôles dans les aéroports, les gares, le réseau Internet etc. Dans le déluge d’informations qu’ils recueillent, ils ont peu de chance de trouver de vrais signaux annonçant que quelque chose se trame quelque part dans le monde. D’où la multiplication des fausses alertes et des avertissements, qui créent une atmosphère d’angoisse diffuse.

 

A croire les plus récents rapports américains sur les réseaux terroristes, Al-Qaïda n’a pas du tout l’air d’être un réseau en voie de dépérissement. Frances Townsend, qui dirige la cellule terrorisme au Conseil national de sécurité, en a convenu récemment dans un entretien à l’hebdomadaire Newsweek : les services de renseignements américains pensent qu’Al-Qaïda “a pourvu les postes laissés vacants par Khalid Sheikh Mohammed (présenté comme le cerveau du 11 Septembre, et arrêté en mars 2003) et d’autres qui ont été capturés ou tués”, a écrit notamment le magazine américain. Le niveau des remplaçants n’est peut-être pas aussi élevé qu’avant, a-t-il ajouté, mais “l’organisation continue”...

“Une nouvelle génération de dirigeants d’Al-Qaïda émerge”, écrivait, le 10 août, le New York Times, citant deux hauts responsables du renseignement. Les postes vacants les plus élevés de l’organisation ont été remplis par des “membres de rang moins élevé” ou par “des recrues plus récentes”. Par ailleurs, Al-Qaïda aurait “conservé certains éléments de son commandement centralisé et de sa structure de communication”. L’organisation terroriste, dont les dirigeants se cachent près de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, enverrait des messages cryptés à des cellules “en Grande-Bretagne, en Turquie ou au Nigeria”. Elle n’est donc pas devenue une nébuleuse confuse. Mais si elle demeure relativement structurée, sa structure est désormais plus éclatée. Ainsi,

les attentats
de Madrid, de Casablanca ou d’Istanbul ont-ils été entièrement conçus, planifiés et réalisés au niveau local. Mais l’inspiration est venue d’une instance centrale.

 

Ryadh Fékih

 


redaction@realites.com.tn

26-08-2004

 




 

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